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Festivals
28/05/2019

Retour sur la Quinzaine 2019, épisode 1 (sur le programme 2 !)

Six films composaient le deuxième programme de courts métrages – dans l’ordre de leur diffusion – proposé cette année par la Quinzaine des réalisateurs, apportant à la fois des nouvelles du monde et de la création. Il abritait en outre le lauréat du prix Illy du court métrage, “Stay Awake, Be Ready” de Pham Thien An.

Pour son deuxième programme de courts métrages, la nouvelle équipe de la Quinzaine des réalisateurs a fait le choix d’un cinéma ambitieux, parfois aux frontières de l’expérimental et de l’installation artistique, qui traduit bien la richesse et l’audace du format court, non pas pensé comme une quelconque carte de visite pour l’avenir, mais bien comme une forme de cinéma qui vaut par elle-même, ici et maintenant.

Construite comme un programme cohérent qui n’hésite pas à emprunter des chemins de traverse cinématographiques, cette deuxième partie de la compétition offre autant un regard sur le monde que sur l’état de la création elle-même. Chaque film s’adjoint ainsi une dimension formelle forte qui va parfois jusqu’à prendre le pas sur la narration ou le sens. Dans les six courts métrages présentés, le récit a en effet tendance à rester au second plan, s’éclipsant derrière le dispositif ou la démarche esthétique, et jouant sur les non-dits, le second degré et l’intelligence du spectateur.

Dans Grand bouquet de Nao Yoshigai, le décor est ainsi entièrement nu, d’une blancheur éclatante. Dans ce monde minimaliste, une jeune femme est assise sur une chaise, et fait face à un objet noir mouvant et impérieux qui la bouscule et la menace. Mais lorsque la jeune femme tente de parler, cela lui est impossible. À la place, de splendides fleurs colorées sortent de sa bouche. Le duel entre les deux formes de vie se matérialisent par ces flots de fleurs régurgitées, par des couleurs vives, par des sons stridents. La chose est de plus en plus agressive, tandis que les fleurs vivantes forment un tapis animé et bruissant. Le film monte ainsi en puissance jusqu’à l’inévitable explosion finale, qui semble ouvrir sur un autre monde. Si l’œuvre reste incontestablement énigmatique (la réalisatrice a souligné lors de la présentation cannoise qu’elle souhaitait laisser le spectateur libre de son interprétation), on peut malgré tout y voir une évocation puissante et symbolique de deux forces en puissance, créatrice et destructrice, qui en se combinant donnent naissance à un ailleurs qui fait l’effet d’une promesse.

 

 

 

 

 

 

 

 


 


Dans un registre plus documentaire, Quello che verra e solo una promessa, du collectif Flatform (photo ci-dessous), est un long plan séquence qui explore l’île de Funafuti, dans l’archipel de Tuvalu. Le son direct y est très présent : vent qui souffle, feuillent qui crépitent, crapauds qui coassent… A l’écran, on découvre avant tout un paysage, mais aussi des jeunes qui jouent au volley-ball (sans ballon) ou une procession sur une plage. Le sol est tantôt recouvert d’eau, tantôt sec. L’alternance de la sécheresse et des inondations est en effet le quotidien de cette île qui, à cause du réchauffement anormal de la mer, souffre depuis plusieurs années d’un phénomène unique : l’eau de mer salée s’infiltre dans le sous-sol et remonte, empêchant l’eau de pluie de pénétrer dans la terre. Sans un mot, par la simple force des images, le film alerte, dénonce, et témoigne d’un monde en train de disparaître. Soudain, un chant a capellas’élève, des percussions frénétiques envahissent le champ sonore. La caméra, elle, s’éloigne en direction de la mer, puis y plonge. Comme une prémonition de l’avenir. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Movements, le nouveau film d’animation de Dahee Jeong (photo de bandeau), se construit en cinq chapitres, dont les personnages sont un chien, un vieil arbre qui marche avec une canne et une jeune femme avec un sac à dos. La réalisatrice y explore la notion de mouvements à travers des vignettes extrêmement visuelles, teintées d’une forme d’humour burlesque. L’extrême lenteur du vieil arbre neutralisée par le curseur de lecture rapide de YouTube. Le chien qui se démultiplie comme pour décomposer le plus précisément possible ses propres mouvements. Un zoom arrière qui nous amène dans l’espace, filmés par des astronautes en apesanteur. Le fil du récit ne cesse de jouer avec nos perceptions et de détourner nos attentes en introduisant des éléments loufoques, absurdes ou comiques, qui créent à la fois la surprise et la réflexion. 

Avant même la projection, la réalisatrice Beatrice Gibson avait prévenu les spectateurs que son film pouvait sembler incompréhensible. Deux sœurs qui ne sont pas sœurs (photo ci-contre) est l’adaptation d’un nouvelle de Gertrude Stein mettant en scène des blanchisseuses, une reine de beauté, des dames dans une auto et un caniche. Le résultat est un collage hétéroclite de plans qui rend hommage au cinéma en tant qu’art plus sensoriel que narratif. Un homme chante presque dans le noir. Une vieille femme lit un poème. Une jeune femme s’adresse à son bébé à naître… Et surtout une musique entêtante dont les volutes minimalistes relient les différentes séquences entre elles. Avec ce film d’une liberté extrême, et d’une beauté presque hypnotique, le court métrage est pensé avant tout comme un formidable terrain d’expérimentation pour une autre forme d’expression qui fonctionnerait par échos, par bribes et par association d’idées.

Stay Awake, Be Ready : comme une mise en garde, le titre du film nous invite à ne pas nous laisser surprendre. Ce court métrage signé par le réalisateur vietnamien Pham Thien An, qui a donc reçu le prix Illy du court métrage des mains du jury présidé par Yann Gonzalez, est un plan séquence minimaliste braqué sur la terrasse d’un restaurant. En voix-off, on entend des conversations. Un enfant improvise un petit spectacle de cracheur de feu. Un accident survient au loin, des gens se précipitent. La caméra, elle, reste fixée sur ce petit coin de rue éclairée par des lumières jaunes et composée de différentes tonalités de rouge (les chaises, les enseignes, les étiquettes des bouteilles…). Énigmatique, semblant observer la réalité par un prisme déformant, le film est un instantané fugace, distancié, et pénétrant du monde. 

Dès le premier plan de Piece of Meat (photo ci-dessous), une scène de sexe entre une bouteille de champagne et une côtelette d’agneau (tous deux en papier), Huang Junxiang et Jerrold Chong nous entraînent dans leur univers résolument décalé, peuplé d’objets vivants aux prises avec les aléas de la vie. Dans ce monde, les fruits qui vont à l’école ont droit à des labels (bio, par exemple), le bus est interdit aux durians et quand une pomme de terre meurt, ses enfants la font cuire et la dégustent en guise de dernier hommage… et surtout parce qu’ils n’ont rien d’autre à manger. Les objets ne sont pas plus tendres entre eux que les humains, et leur société, dure, matérialiste et propice à l’exploitation, fait l’effet d’un reflet particulièrement cauchemardesque de la nôtre. Inspiré d’une nouvelle du réalisateur singapourien Eric Khoo, Piece of Meat explore le cercle vicieux de la misère et du déterminisme social, mêlant assez brillamment l'humour noir du second degré et la mélancolie flamboyante du désespoir. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Le formalisme assumé de cette deuxième partie de la sélection ne l’empêche ainsi ni de regarder frontalement le monde, ni d’essayer de le penser dans sa complexité. Au contraire, c’est dans ce cadre libéré des modes de narration traditionnels que s’épanouit une réflexion tantôt globale, tantôt plus intime, sur notre époque et ses enjeux, qu’ils soient politiques, économiques, environnementaux, existentiels ou simplement humains. 

Marie-Pauline Mollaret

À lire aussi :
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La compétition courts métrages de la Semaine de la critique 2019.

Ce programme sera diffusé à Paris, dans le cadre de la reprise intégrale de la section au Forum des images, le samedi 1er juin à 16h30.