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Festivals
06/03/2019

“On ment toujours à ceux qu'on aime” : rencontre avec Sandrine Dumas

Sandrine Dumas trace sa route depuis les années 1980 au sein du cinéma français et nous la suivons régulièrement, désormais comme réalisatrice avant tout. Et comme son nouveau film – son premier long métrage de fiction – “On ment toujours à ceux qu'on aime” – nous a plu et enthousiasmé, nous avons voulu la rencontrer, enfin !

Aviez-vous déjà un désir de passer à la réalisation lorsque vous avez débuté comme actrice, dans les années 1980 ?

Non, ce souhait n’était pas présent. En tout cas pas consciemment... Mais de façon très concrète, j’ai toujours eu un rapport particulier avec les metteurs en scène avec qui j’aimais travailler, ou même quand je rencontrais des gens pour un projet, j’avais toujours envie de parler du film dans son ensemble, et pas seulement de mon rôle éventuel. Je me souviens qu’on me l’a même parfois reproché, comme si je me mêlais de ce qui ne me regardait pas. J’ai tourné avec Milos Forman sur Valmont, en 1989, et les autres acteurs, tous anglo-saxons, regagnaient leur caravane dès qu’ils avaient fait leur part, mais moi, je restais en permanence sur le plateau. Sans me dire que j’étais en train de faire mes gammes, mais j’observais... J’ai eu beaucoup de chance, car j’ai travaillé sous la direction d’Altman, d’Olmi, de Kieslowski. J’adore ce qui se passe sur un tournage, j’ai encore des souvenirs physiques de certaines prises sur Le thé au harem d’Archimède, de Mehdi Charef (1985), qui était le premier film où je me retrouvais vraiment en contact avec ce que j’aimais. C’était pour moi comme un total “baptême de bonheur” et d’ailleurs, l’ingénieur du son de ce film, Jean-Paul Mugel, est aussi aujourd’hui celui d’On ment toujours à ceux qu’on aime. Certaines relations de fidélité se sont alors nouées et les souvenirs de cette époque font partie de mon plaisir de mettre en scène.

Comment et quand s’est fait, du coup, le basculement vers l’écriture et la réalisation ?

J’ai toujours aimé lire, énormément, et écrire aussi, mais sans que cela compte vraiment. Et puis, j’ai écrit avec et pour un copain un film qui ne s’est pas fait au final. On a travaillé avec une tierce personne qui m’a encouragée à faire un court métrage. C’était comme un défi et j’ai écrit Le garde du corps, qui a été produit, via les Films du Rat, par Santiago Amigorena – avec qui je suis d’ailleurs en train de finir d’écrire un scénario... C’était en 2004, le film a eu un prix à Berlin, alors que j’étais en pleine année d’écriture de scénario à la Fémis. L’idée d’un long était donc déjà là, mais j’ai alors travaillé pour le théâtre, avec la mise en scène de deux spectacles successifs, ce qui m’a à chaque fois légitimée dans mon désir de réalisation, que j’avais par pudeur beaucoup de mal à formuler. Pour des raisons personnelles, il y a eu alors une parenthèse, mais j’ai tourné un autre court métrage, L’invention des jours heureux, en 2011, avant de commencer à écrire ce premier long métrage de fiction, On ment toujours…, tout en faisant mon documentaire, Nostos, dans l’intervalle.

Ce film-là ne serait sans doute pas le même si Nostos ne s’était pas intercalé…

C’est une évidence, mais c’est drôle, car les trois ans que j’avais passés en ne parvenant pas à le monter ont été douloureux, mais tout ce que j’ai pu apprendre de ce qu’exige le documentaire m’a servi directement : oser changer ses plans, profiter des rencontres, réécrire le montage du film, vaincre ses résistances... Ça a été passionnant et je travaille d’ailleurs avec la même monteuse, Barbara Bascou, depuis L’invention des jours heureux. Nous avons trouvé un équilibre parfait. Le documentaire demande de l’audace et cela m’a fait réfléchir pour la suite et mon retour à la fiction.

Comment s’est-elle montée, cette fiction, justement ?

De façon totalement libre, car on n’a avait pas beaucoup d’argent : on n’a pas eu de Région ni de chaîne de télévision, autrement dit ce que l’on souhaite d’ordinaire obtenir sur toute production ! Mais du coup, je n’ai pas eu à me battre pour imposer, par exemple, la présence de Monia Chokri : on m’a juste dit que c’était une idée merveilleuse ! Pour moi, cette rencontre était un cadeau, j’adore ce qu’elle fait dans le film et ailleurs.

La réconciliation de votre personnage principal, Jewel, avec ses origines rappelle directement celle de Nostos

Oui, complètement. Pour moi, Nostos a constitué une réconciliation à des endroits où j’ignorais même qu’il puisse y en avoir besoin… Et si On ment toujours… est adapté d’un roman de Théo Hakola, ce n’est pas en totalité, mais juste un petit passage qui m’intéressait particulièrement. Il faut dire aussi que j’ai pas mal traîné, à une époque, dans le milieu du rock, avec Delphine Ciampi, qui a fait la musique du film, et ce monde m’a toujours intriguée, avec ses codes très identifiables, ses attitudes, un élan de jeunesse que j’adore et en même temps, ces mythes sont parfois des espèces d’épaves dans le même temps, je suis touchée par la façon dont tout cela se “cogne”… Dans le film, Jewel n’est pas aussi “cassée”, mais cette dimension est présente, en plus de celle du mensonge, qui m’intéressait beaucoup aussi.

Ce personnage ment constamment, mais il est aussi marqué par son énergie…

Oui, elle en a à revendre ! Mais elle ne sait ni la canaliser, ni vraiment l’affronter… Et Monia l’a parfaitement compris, et avant tout par le corps. Cela a permis de dessiner des attitudes. Des attitudes de vie.

Être soi-même actrice facilite-t-il les choses sur le plateau ?

Je n’ai jamais voulu écrire pour moi, même si on m’a souvent demandé pourquoi… Je suis donc très à l’aise pour diriger autrui, j’ai le goût des acteurs et sur ce film, il y a un quatuor que j’ai adoré. Jérémie Elkaïm est merveilleux, Fionnula Flanagan et Marthe Keller également, bien entendu. J’aime les actrices, et aussi quand elles sont âgées !

On sent aussi un goût de votre part à filmer Paris…

Oui, j’ai voyagé, bien sûr, mais je n’ai jamais vraiment quitté Paris et par exemple, L’invention des jours heureux était dès le départ pensé avec une intention de porter un regard d’architecte – ma propre mère l’était. Et d’ailleurs, le personnage de la jeune Chinoise était pour moi venu en France pour suivre des études d’archi…

La Jewel d’On ment toujours... fait un trajet inverse en remontant vers de lointaines origines dans un village pyrénéen…

Ce qui est fou, c’est que nous avons trouvé ce village par hasard, avec mon assistant, pendant les repérages, pour lesquels le temps était très réduit : c’était le bout de la route, on ne pouvait pas aller plus loin ! On a finalement tourné là et on a appris qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, énormément de gens sont partis de là vers l’Amérique... C’était troublant et ça rejoignait aussi les motifs liés à l’immigration dans mon film précédent. Il est utile de rappeler à notre époque qu’il y a eu des exilés en ce sens-là ; mon film n’est pas politique, il serait déplacé de le prétendre, mais j’avais envie de suggérer que des populations n’ont eu de cesse de se mélanger, de se réinventer, de se donner d’autres chances d’exister. On l’interdit actuellement à certains et ce n’est pas supportable...

À vos côtés et ceux de Natalia Reyes, Hélène Angel est créditée au scénario. Quelle a été son intervention ?

Elle est arrivée, sur le conseil de mes premières productrices et grâce à Agnès de Sacy, une amie commune, à un moment où le scénario nous résistait, à Natalia et moi. Je connaissais les films d’Hélène et elle a été formidable. Nous nous sommes très bien entendues, elle a donné comme un coup de pied dans le scénario et ça a été salutaire pour moi, ça m’a vraiment libérée. Et son intervention a été très loyale par rapport à ce que je voulais faire.

Comment voyez-vous la suite de votre activité, entre réalisation, production et interprétation ?

Être actrice est pour moi devenu secondaire, je n’arrive pas à dire que j’arrête, mais ce n’est pas prioritaire, c’est seulement quand on me prouve me vouloir suffisamment pour avoir envie de me lever le matin pour le faire ! Comme par exemple, en 2017, dans Un beau soleil intérieur, de Claire Denis, dont j’admire beaucoup le travail, ainsi que celui d’Agnès Godard : être filmée par elle, même furtivement, était impossible à refuser !

Par contre, je souhaite continuer la production et pour être plus juste, à être coproductrice. Je ne veux pas jouer de rôle moteur. Ma société, Pio & Co, qui avait été créée pour L’invention des jours heureux, c’est une pièce, une assistante de temps à autre, et basta ! L’idée est donc plutôt d’accompagner des projets que j’aime, comme celui de Mia Hansen-Love, Maya, l’an dernier, ou prochainement, une trilogie de films réalisés par Marina de Van. Le premier est terminé et s’intitule Ma nudité ne sert à rien, elle est à poil dans son studio les deux tiers du film et questionne son âge, le rapport au couple, la famille, etc. C’est passionnant...

Et en tant que réalisatrice, pensez-vous revenir un jour au format court ?

Le scénario de mon film suivant est quasiment achevé et j’espère pouvoir tourner assez vite, mais il y a un enfant, donc nous dépendront sans doute des vacances scolaires.

Je tourne aussi depuis deux ans un documentaire sur Marilù Marini, une très grande actrice de théâtre. Je la connais depuis longtemps et je m’amuse comme une folle à la filmer ; ce sera un film très libre, que je fais comme je veux et sur le temps que je veux, je prendrai dix ans s’il le faut ! Ce sera comme une déclaration d’amour à ce métier, avec le souci de chercher à comprendre cette étincelle qui pousse à s’exposer, de décortiquer les couches de l’oignon, je ne sais pas encore trop comment l’expliquer...

Et concernant le court, pourquoi pas y revenir si le récit s’y prête : je ne vois pas du tout le rapport entre court et long comme une hiérarchie, ce serait absurde. Le parcours de Clément Cogitore, dont j’admire énormément le travail – Braguino est un film sublime… –, l’illustre parfaitement.

Propos recueillis par Christophe Chauville
 

On ment toujours à ceux qu'on aime, de Sandrine Dumas : sortie le 6 mars 2019.
Le film est visible à Paris au Luminor-Hôtel de Ville, au Saint-André des Arts et au Publicis Cinémas.

Voir aussi la critique de L'invention des jours heureux et notre “du court au long” publié au moment de la sortie de Nostos.

Photos : © Dean Medias.