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Festivals
30/09/2019

Les mille images de Mati Diop

Alors que son premier court métrage, “Atlantiques”, est visible sur Brefcinema depuis quelques jours, retour sur le parcours de Mati Diop à la veille de la sortie en salles du presque homonyme “Atlantique”, très attendu de la planète cinéphile.

Atlantique (photo de bandeau) sort en salles ce mercredi 2 octobre. Il a reçu le Grand prix du dernier Festival de Cannes, 72du nom. À une marche de la Palme d’or... Pour un premier long métrage – et réalisé par une femme, métisse, représentant le continent africain –, c’est enfin une grande et belle réalité. Celle vécue par Mati Diop, déjà remarquée depuis dix ans avec ses courts et moyens métrages.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Elle s’est fait un nom, et un prénom, lorsqu’Alejandro Gonzalez Iñarritu les a prononcés en mai dernier sur la scène du Grand Théâtre Lumière, en direct de la Croisette, au moment d’annoncer le film récipiendaire du Grand prix de son jury. Pourtant, la réalisatrice n’en était pas à ses débuts. Mais la caisse de résonnance cannoise est telle, surtout avec un film primé au sein de la compétition officielle, que sa reconnaissance a explosé au grand jour. Un bel écho pour le travail créatif de celle qui fut révélée comme actrice dans 35 rhums de Claire Denis, à la Mostra de Venise 2008, puis sur les écrans de l’Hexagone début 2009, il y a tout juste dix ans.

2009, année du tournant décisif, puisqu’elle présentait aussi son court métrage Atlantiques (photo ci-dessous à gauche), prémisse du long métrage dans l’actualité, et qui a perdu son “s” en route. Le passage du court au long est donc double, au niveau temporel comme au niveau narratif, car le premier sert de porte d’entrée au second. Atlantiques repose sur le récit par Sergine de son voyage, du Sud au Nord, du Sénégal à l’Espagne, sur une pirogue. Odyssée d’exil qu’il raconte à ses amis sénégalais, puisqu’il a été rapatrié par la Croix-Rouge, suite à son arrivée à destination. C’est notamment au cousin de la cinéaste, Alpha Diop, que le jeune homme narre son histoire et son désir vital de partir et repartir. Dans le long métrage, le jeune Souleiman disparaît en mer après avoir décidé de quitter le pays avec sa bande de copains. Il reviendra lui aussi, à sa façon.

 

 

 

 

 


Le lien familial est un terreau fertile pour l’auteure, enfant du sérail. Un fil intense pour celle qui est la fille du compositeur Wasis Diop et la nièce du cinéaste Djibril Diop Mambety (1945-1998), à qui elle a rendu un vibrant hommage dans le documentaire Mille soleils (2013). Une projection du film emblème de son oncle, Touki Bouki (1973), est l’occasion d’un portrait émouvant de son acteur principal, Magaye Niang, qui, comme le héros qu’il incarne, a laissé voguer son amoureuse au loin, pour rester à Dakar, sans continuer son parcours de comédien. Tous ces départs rêvés, fantasmés, avortés ou réitérés nourrissent l’imaginaire de Mati Diop. Même quand elle filme ailleurs qu’au Sénégal, il est question de départ, ou de statu quo, d’état flottant en vue d’une séparation imminente.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Big in Vietnam (2010, photo ci-dessus) creuse l’abandon, quand le Valmont d’une adaptation des Liaisons dangereuses de Laclos déserte son plateau de tournage pour la forêt, puis que la réalisatrice fait de même dans les rues de Marseille. Dans Snow canon (2011), une ado quittée pour quelques jours par ses parents, partis pour un enterrement, fait l’expérience d’une parenthèse de désir inattendu, avant que l’objet de sa fascination la délaisse à son tour. Océan, montagne, nature, urbanité : chaque décor de Mati Diop est le théâtre d’une séparation. Même l’amour n’empêche pas l’éloignement. L’exil est omniprésent. Quitter l’Afrique pour l’Europe ou l’Amérique (AtlantiquesMille soleilsAtlantique), le Vietnam pour la France (Big in Vietnam) ou les États-Unis pour la France, avant de repartir (la baby-sitter dSnow canon).

L’humanité déplacée. Le déchirement existentiel. Le déterminisme mondial comme baromètre de vie. Et la tragédie qui gronde. Comment conjurer la cruauté du vide, quand les êtres sont séparés ? Par l’impossible, par le fantastique, par le fantomatique. Dans Atlantique (photo ci-dessus), Mati Diop finit par rassembler ceux qui s’aiment, en poussant encore plus loin son curseur. Souleiman revient de la mort et des fonds marins, pour signifier son amour à Ada, et emprunte le corps d’un autre. Transcendant le récit d’Homère, Ulysse et Pénélope sont ici enfin réunis, une dernière fois, pour apaiser les traumas et réconcilier les vivants et les morts. De la force d’évocation du récit documentaire d’Atlantiques est née la puissante parabole romanesque d’Atlantique. La parole de celui qui est revenu (Serigne) rejoint le fantôme de celui qui a péri (Souleiman).

Olivier Pélisson
 

À voir :

- Atlantiques, premier court métrage de Mati Diop, en ligne sur Brefcinema.

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- Au lendemain de la clôture du Festival de Cannes 2019.