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30/07/2019

“Rêves de jeunesse” : rencontre avec Alain Raoust

Au cœur de l'été, en ce mercredi 31 juillet, sort le nouveau long métrage d'Alain Raoust, “Rêves de jeunesse”. Nous avons aimé le film et voulu rencontrer son réalisateur pour revenir, entre autres, sur son parcours.

Ce nouveau film s’appelait initialement A.L.A.S.K.A ou le nouveau monde, pourquoi en avoir changé le titre ?

Nous l’avons décidé ensemble, avec Thomas Ordonneau de Shellac, le distributeur, et Tom Dercourt, le producteur (pour Cinema Defacto), après avoir coupé une partie du film. Il était question d’une colocation dans laquelle Salomé, le personnage principal du film, vit et qui portait le nom d’A.L.A.S.K.A., acronyme des occupants de la coloc’ : Aline, Louise, Arnaud, Salomé, etc. Dès lors que ce passage était supprimé, un tel titre devenait un peu obscur… Et pour la petite histoire, on a trouvé le nouveau titre la veille de la “deadline” cannoise.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le titre de Rêves de jeunesse incite à vous interroger sur les vôtres et ce qui vous y ramène…

Cette question commence à m’être souvent posée et je crois que les rêves que l’on peut avoir, jeune, doivent être ménagés, dynamisés, soutenus. La plupart du temps, en entrant dans l’âge adulte, en devenant un “animal social”, davantage “intégré”, on a tendance à oublier ses rêves, à les enterrer – c’est le mot – plutôt qu’à vraiment choisir son destin. Pourtant, ils sont toujours le nid d’une grande promesse, de quelque chose qu’on finit par retrouver dans sa vie, pour le meilleur… ou le pire, d’ailleurs ! Tout dépend de ses rêves… Une phrase de Goethe est à l’origine du titre : “Méfiez-vous de vos rêves de jeunesse, ils finissent toujours par se réaliser.”

D’un point de vue personnel, j’aurais aimé être alpiniste comme Lachenal, Bonatti, Messner… Conquérant de l’inutile en somme. C’est assez proche du métier que je fais, finalement… Plus tard, à vingt ans, j’avais le rêve de tourner des films régulièrement, le plus librement possible, en allant vers le public. Ça a toujours été important, pour moi, le public, et c’est le cinéma expérimental qui m’a permis de le comprendre…

N’est-ce pas en apparence quelque peu paradoxal ?

À cette période, assez folle, je détériorais totalement la pellicule, en la plongeant dans des liquides corrosifs, avec l’idée de m’attaquer à l’esprit même de la projection en salle. Mes films avaient vocation à disparaître. Au fur et à mesure de leur projection, ils se cassaient, la pellicule était en lambeau, découpée par le projecteur…. J’étais, loin, très loin, du cinéma “NRI”. Narratif, représentatif, industriel… Cette radicalité était pour moi la seule manière d’arriver à faire des films au sein de ce courant expérimental dont l’histoire – merveilleuse, sauvage, dramatique, folklorique – a alimenté plus qu’on ne l’imagine le cinéma classique. Mais il me manquait quelque chose. À savoir le rapport à l’acteur et à la narration. Lorsque j’en ai pris conscience, j’ai opéré un virage très net et je me suis mis à faire des films plus ou moins narratifs. Mon rapport au public s’est, de fait, déplacé. mais on retrouve dans Rêves de jeunesse des traces de ces expérimentations sur pellicule, à moins que cela ne soit un clin d’œil à deux films de chevets : Macadam à deux voies, de Monte Hellman et Le départ de Jerzy Skolimowski…

Les qualificatifs que vous avez employés pour qualifier le cinéma expérimental s’appliquent aussi parfaitement à Rêves de jeunesse !

Oui, je dirais même que, dans sa forme, sa structure polyphonique et ses effets de rupture, Rêves de jeunesse ressemble fortement à Attendre le navire, un premier long métrage indépendant, resté inédit, que j’avais réalisé au début des années 1990, au sein du collectif Anémic Cinéma. L’esthétique en est très différente, mais ce filmdevait constituer le premier volet d’une trilogie autour de l’utopie, que je n’ai jamais pu poursuivre, faute de moyens. Je n’irais pas jusqu’à dire que la boucle est bouclée aujourd’hui avec Rêves de jeunesse,mais les deux films se répondent, dans le rapport au politique, l’utilisation de la musique aussi.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La fosse commune (1990).

Ce nouveau film semble donc résulter d’une longue phase de maturation qui remonte bien en amont de votre dernier long métrage en date, L’été indien, il y a douze ans…

Oui, c’est aussi sans doute lié à quelque chose qui m’habite et qui resurgit, avec plus de maturité, et moins de résistance(s) à aller vers l’émotion. Ou vers le “soi”, je dirais… C’est au fond une manière de trouver véritablement son cinéma.

Ce qui a nourri le projet relève par contre d’un contexte politique complètement différent de celui de vos débuts…

Ce qui touche à la matière même du film, ce qui a déclenché le désir de le faire est en effet différent, mais j’aime citer cette phrase assez belle de Mathieu Riboulet : “Notre besoin d’installer quelque part sur Terre ce que l’on a rêvé ne connaît pas de fin”. Dans Rêves de jeunesse, on n’en est pas loin : le personnage de Salomé a le rêve d’un lieu, qui se définit par le mot “cabane” – celle que Mathis a construite et qu’elle-même va poursuivre…

Il est un peu délicat pour moi d’être précis sur la genèse du film, car beaucoup de choses se sont mêlées. J’ai, en dix ans, développé de nombreux projets et certains ont été à deux doigts d’aboutir, mais ces cinq ou six films qui auraient dû se faire se retrouvent dans celui-là… On peut tout de même considérer que l’élément déclencheur a été la mort de Rémi Fraisse à Sivens. J’ai été profondément touché par ce décès et cela a rejoint quelque chose qui est souvent à l’origine de mes projets : un sentiment de sidération. Comme l’affaire Florence Rey pour Muette est la girouette et La cage, ou encore une photo du conflit en ex-Yougoslavie pour La vie sauve. Il a toujours existé comme un “frottement” entre l’actualité et mes films. J’ai envie d’ajouter : malgré moi…

 

 

 

 

 

 

La vie sauve (1997) et Muette est la girouette (1994).

Mais le personnage de Mathis, tué dans des affrontements avec la police, reste largement hors-champ…

Pour Muette est la girouette, j’avais tourné dans l’urgence, une semaine après les faits. Là, il m’a fallu du temps pour digérer les événements de Sivens, je ne voulais pas faire un film directement lié à ce qui s’était passé ou qui se serait déroulé dans une ZAD. Ce qui m’intéressait était de filmer des traces. Des traces de ZAD. Mais je ne le savais pas à ce moment-là… Le démantèlement des cabanes de Notre-Dame des Landes a été le déclencheur. Devant cet événement, j’ai compris que filmer la fin d’une aventure collective me donnait l’occasion de la prolonger. Ce qui meurt quelque part renaît ailleurs. Je pense qu’on retrouve cette idée dans le film. Il y a comme un passage de témoin : Salomé reprend le flambeau laissé par Mathis et développe une mini-ZAD… Je reprends volontiers à ce sujet l’expression d’un jeune critique, Erwan Desbois, qui a trouvé l’expression de “ZAR – zone à rêver” à propos de l’installation dans une cabane de Salomé, Clément, Jessica, Aline, Kévin, le chien Inuk et le fantôme de Mathis, à la fin du film. Ce qui donne l’acronyme M.A.J.I.C.K.S sur la porte de la cabane. D’une coloc’ à une ZAR… 

Cette jeunesse semble différente de celle qu’on a l’habitude de voir à l’écran… Comment cette représentation s’est-elle construite ?

J’ai collaboré au scénario avec Cécile Vargaftig, qui m’a orienté vers une question qui se posait à moi depuis toujours et que j’ignorais : celle du réalisme poétique. C’est une période du cinéma que je connais très mal et mon premier réflexe a été celui de la défiance, mais petit à petit, cette idée a fait son chemin. Je me suis libéré de certaines choses, par rapport au naturalisme ou à la linéarité du récit, pour travailler davantage des zones de ruptures, de changements de registres… La leçon renoirienne du “drame gai”, en somme !

Et puis, ces dernières années, j’ai été en contact avec beaucoup de jeunes que j’ai participé à former à l’Université Paris 8. En me liant d’amitié avec des gens qui font aujourd’hui des films, comme Elsa Diringer, Jules Talbot, Anthony Lapia, Lorenzo Bianchi, Ilias Faris Dupuis, Camille Degeye et d’autres, mon travail s’est nourri de leurs singularités. Enfin, il y a eu des conversations importantes avec Salomé Richard, qui est tout de même un animal très politique ! Et elle a réellement nourri le film, peut-être même parfois à son insu.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L'été indien (2008).

Ce personnage de Salomé est assez passionnant, car un peu énigmatique au début pour le spectateur…

Cela correspond sans doute a ce qu’a pu être mon cinéma à un moment donné : ce film est très différent de La cage ou de L’été indien, mais il ne surgit pas de nulle part ! Le personnage de Caroline Ducey dans La cage était aussi mystérieux, sinon opaque, et s’ouvrait petit à petit, se dévoilait…

Sur le tournage, je disais souvent à Lucie Baudinaud, ma formidable jeune chef-opératrice, que le personnage de Salomé était “le bâton qui faisait tenir la barbe-à-papa”… Le film tourne autour d’elle, et elle tient tout le reste : c’est à travers les autres qu’on en apprend le plus sur elle.

Certains personnages apportent des moments de drôlerie inattendus, comme Jessica, qui participe à un jeu de télé-réalité et surprend par sa logorrhée…

Le comique est une nouveauté pour moi, réellement. On parlait précédemment de maturité et je crois que j’ai caché la dimension comique, sinon burlesque, qui était en moi ! Je ne sais pas très bien pourquoi, mais l’âge m’a permis de comprendre que ce qui a été fondateur quand j’allais, enfant, au cinéma. Entendre rire une salle était le plus beau moment. Un rêve de jeunesse qui resurgit peut-être…

Le personnage de Jessica posait beaucoup de problèmes au moment de la recherche des financements : les commissions disaient qu’elle ne pouvait pas passer d’un langage vulgaire à une langue soutenue. Comme si un déterminisme social la condamnait à parler vulgairement… C’était précisément ce que je ne voulais pas raconter : Jessica change totalement et s’échappe de ce jeu de télé-réalité, I Will Survive - Premier de cordée, pour devenir une sorte de samouraï. Elle lit, profitant d’être dans cette déchetterie où des gens jettent des livres. Elle se cultive, évolue. Elle est le changement possible. Et Estelle Meyer, cette actrice incroyable, tempétueuse, poétique, a su s’approprier le personnage avec une telle générosité que Jessica nous devient proche.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rêves de jeunesse (2019).

Plus le film avance, plus un collectif se reconstitue, en partant de diverses individualités pourtant bien marquées…

Je suis habité, ces temps-ci, par un livre de Marielle Macé, intitulé Nos cabanes. Il fait écho au film qui aurait pu, d’ailleurs, s’appeler ainsi. C’est un essai qui incarne merveilleusement bien, à la fois à travers la cabane “physique”, qui existe depuis une quinzaine d’années dans les ZAD, mais aussi récemment sur les ronds-points des Gilets jaunes, commement cette “maison” éphémère peut devenir lieu de réunion, de discussion, d’ensemble. Mais la cabane, pour Marielle Macé, est aussi celle de la pensée, de la poésie et de l’imaginaire, de tout ce qui peut libérer les énergies créatrices pour habiter un espace qui est en ruines.

Cette idée de créer du lien à travers l’imaginaire est le sommet vers lequel je voulais porter le film. Cela rejoint aussi "la cabane" de l’enfance, ce moment de la vie dans lequel on est hors du monde tout en y étant… D’ailleurs, Jessica l’exprime à un moment donné : “L’enfance tu vois… C’était quand tu sentais le monde, quand t’avais des rêves…  que t’avais tout sans avoir rien…” Ce “tout”, cette épiphanie de la vie, c’est l’imaginaire… 

Et vous avez précisément tourné ce film là où vous avez passé votre enfance…

C’était mon “programme”, après La vie sauve, tourné à Paris, de m’inscrire dans un territoire qui m’est cher. Trouver son lieu, encore une fois… À l’écriture, pour qu’une chose existe, il faut qu’un lieu m’apparaisse. C’est déterminant. Si je le connais, je peux y enraciner plus facilement une histoire, des personnages, tout devient d’un coup vraisemblable. Dans cette vallée du Haut-Verdon, je connais parfaitement l’arbre, la pierre, la rivière, ce qui facilite mon travail d’écriture. Mon imaginaire se développe alors beaucoup plus librement.

Le paysage est plus qu’un simple cadre et la référence au western est revendiquée dès le synopsis du film…

Parce que l’endroit s’y prête à 200%, Le Lac de Castillon, le Haut-Verdon, le Mercantour donnent à tout promeneur cette impression. C’est dès lors très simple, il suffit de cadrer un petit peu ! Le western m’a attiré dès l’enfance. J’ai eu la télévision assez tard et avant l’âge de dix ans, je ne connaissais pratiquement pas le cinéma. J’ai découvert le western en premier lieu, principalement les films d’Anthony Mann, à la Dernière séance… Ce qui a donné lieu à des jeux avec ma sœur, dans ces paysages immenses, et c’est certainement une importante donnée personnelle… que j’aurais du mal à théoriser… 

Et le western ramène au “nouveau monde” du titre initial…

Le nouveau monde en question faisait référence à celui de Macron, qui est totalement opposé à celui de la cabane au sens large, à la ZAR dont nous parlions, à ce qu’avait écrit le Collectif Catastrophe dans Libération en septembre 2016 dans leur article : “Puisque tout est fini, alors tout est possible: “… dans un ciel sans repères, nous cherchons les nouvelles couleurs. Le monde est une pâte à modeler, pas cette masse inerte et triste pour laquelle il passe. Des futurs multicolores nous attendent. N’ayez pas peur, il n’y a plus rien à perdre.”

Le film s’en inspire, reprenant même directement quelques phrases dans la voix off de Mathis. Au fond, même si c’est une banalité de le dire, je pense qu’un cinéaste est quelqu’un qui est à l’affût, qui prend le pouls d’une société à un moment donné. Construire un film, construire une cabane ; c’est exactement la même chose ! C’est faire ensemble.

Propos recueillis par Christophe Chauville
Remerciements à Jessica Bergstein-Collet

À lire aussi :

La présentation de Rêves de jeunesse à l'Acid, à Cannes, en mai 2019.

À voir aussi :

- Un court métrage avec Salomé Richard : Demolition Party de Marie Amachoukeli et Claire Burger.