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02/05/2019

Laila Pakalnina à la Cinémathèque du documentaire

Encore méconnue en France, la cinéaste lettone, dont l’œuvre se conjugue en majeure partie sur le mode du documentaire et le format court, fait l’objet d’un cycle exceptionnel, à suivre du 3 au 17 mai à la BPI du Centre Pompidou : “Drôle de réel”.

Si certaines de ses réalisations ont pu par le passé être montrées à Cinéma du réel, à Beaubourg, ou au Festival de films de femmes de Créteil, la programmation dédiée à Laila Pakalnina par la Cinémathèque du documentaire à Paris – programmation dont Bref est partenaire – va permettre au public de découvrir vraiment la singularité et la poésie de sa création documentaire. Comme il n’est guère possible de mieux en parler qu’Arnaud Hée, programmateur du cycle “Drôle de réel” et collaborateur régulier de notre revue, nous renvoyons à sa belle introduction à lire sur le site de l’événement, qui présente synthétiquement ce parcours et cette inspiration parfois proche de Tati et du fameux “cinéma muet sonore” où les dialogues, réduits au minimum ou même absents, semblent ne constituer que des bruits comme les autres.

La cheminée (photo ci-dessous), un moyen métrage de 56 minutes qui sera présenté lors de la soirée d’ouverture, le vendredi 3 mai à 20h (en présence de la réalisatrice), l’illustre directement. Ce film relativement récent de 2013 met en scène, comme dans un conte de fées, trois maisons réparties autour d’une énigmatique cheminée industrielle désaffectée, très fine et longue, et sept petites filles blondes comme des blés baltes ne cessant de jouer, courir, rire et rêver dans les environs. Dans une lumière superbe, le film laisse, dans une totale évidence, filtrer sa poésie, alors que le terme certes galvaudé de pureté nous vient en tête.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Cette ouverture permettra aussi de mesurer l’autre valeur-étalon de toute cette œuvre, à savoir un humour permanent, jamais moqueur, qui tient tant à la faculté à choisir les sujets filmés que la propension à saisir les imprévus, sinon d’heureux accidents, et de savoir comment les placer au mieux, au stade du montage, au sein de la narration, si jamais ce mot convient à une démarche aussi personnelle. Mais on sourit grâce au vieil homme de Théodore (2006), dont la principale occupation est d’aller rejoindre en bicyclette un arrêt de bus planté au milieu de nulle part, où une sociabilité se retrouve, en un périmètre que le programme du cycle qualifie fort justement de beckettien.

D’autres dimensions semblent à chaque fois s’ouvrir sur la base d’un dispositif pourtant très simple : historiques parfois – est-il utile de rappeler le destin de la Lettonie au cours du XXe siècle, avec l’ère soviétique et l’indépendance de 1991 précédant l’entrée de la petite nation dans l’Union européenne ? – et souvent émotionnelles et esthétiques, soignant son mystère. Il en est ainsi de cette boutique portant le nom de “rêve”, dans un film court du même titre (Sapnis en VO, 2016, photo ci-dessous). On voit la bâtisse de l’extérieur, isolée et filmée en plan fixe ; des gens y entrent et en sortent sans qu’on sache ce qu’ils y trouvent ou y achètent, peut-être seulement des denrées d’épicerie, le rêve de la consommation ayant longtemps été un moteur pour cette société déshéritée et brimée, mais pourquoi pas aussi un autre type de nourriture, spirituelle ou existentielle...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Car le quotidien est chez Laila Pakalnina transcendé dans sa banalité même, voir l’idyllique sentiment naissant au fil des vingt minutes de Chute d’eau (2016, photo de bandeau), dont le titre original est Rumba, ce qui est aussi joli... La caméra observe et capte ce lieu insolite, puisque cette chute en question est très basse, à hauteur de baigneurs, mais très étendue, longue et permettant à beaucoup de vacanciers d’en profiter. On se rafraîchit, on fait des selfies, on joue aux marioles... On se casse la figure, aussi, et c’est drôle et touchant, dans un regard ainsi posé sur l’humanité la plus communément partagée.

Née en 1962, Laila Pakalnina a été formée au VGIK de Moscou et a débuté dans les années d’avant la chute de l’URSS, appartenant à cette génération de la transition à laquelle appartiennent aussi le Lituanien Bartas ou l’Ukrainien Loznitsa. Plusieurs films de sa “première période” semblent ainsi poser un trait d’union entre les époques, choisissant de représenter, dans un beau noir et blanc granuleux, du linge quotidiennement amené à un hôpital pour enfants (Le linge, 1991, photo ci-contre), un ferry faisant la liaison entre deux rives d’un cours d’eau, entre la Lettonie et la Biélorussie (Le ferry, 1994) ou une factrice en tournée (La Poste, 1992). On pense aux grandes écoles documentaires de l’Est même si, déjà, le ton apparaît moins sérieux ou moins caustique que, par exemple, sur ce pan particulier de l’œuvre de Kieslowski. La glace, que Laila Pakalnina aurait rêvé de vendre si elle n’avait pas fait de cinéma, nous apprend le programme, se fissure vite et fond en même temps que le regard du spectateur, sans pourtant le moindre effet de surlignage que ce soit – voir le premier plan de Chute d’eau, où une grand-mère savoure avec ses deux petites-filles des crèmes glacées, justement, en un plan fixe troublé seulement par le vent dans les feuillages, comme en reflet de l’une des plus célèbres vues Lumière, il y a 125 ans.

Christophe Chauville

Plusieurs séances se dérouleront en présence de Laila Pakalnina et d’autres invités les vendredi 3, samedi 4 et dimanche 5 mai.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Ci-contre :
Neige (2014)

 

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