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Cahier critique
23/10/2017

“Peripheria” de David Coquard-Dassault

Prix du public au Festival international du film d’animation d’Annecy 2016.

Il y a quelques années, le premier film d’animation de David Coquard-Dassault dressait le portrait d’une communauté citadine subissant une averse soudaine. L’ondée, fable poétique au graphisme très sempéen, travaillait déjà les ambiances silencieuses des grands ensembles péri-urbains. La petitesse de l’homme face à ces éléments de béton – annonçant sa disparition prochaine ? – ou le traitement qu’il réserve aux animaux – et particulièrement aux chiens : l’un étant maintenu sous l’averse par son maître abrité dans une cabine téléphonique et l’autre, aux abois, enfermé seul dans une voiture – sont des pistes scénaristiques qui semblent avoir guidé le réalisateur vers la radicalité de Peripheria.

Ici, l’univers teinté de nostalgie de Sempé a disparu et la palette de gris toute en nuances fait place à des couleurs franches, plus agressives. Un long panoramique dévoile une suite d’immeubles de banlieue délabrés et inhabités. À leurs pieds, de nombreuses carcasses de voitures calcinées, renversées, témoignent à leur tour d’une situation inhabituelle et angoissante. Bientôt, le seul élément vivant de ce tableau post-apocalyptique est l’apparition d’une meute de grands chiens noirs.

La belle surprise de ce Peripheria est d’y retrouver un auteur talentueux qui, tout en restant fidèle à quelques principes de narration – une certaine forme de contemplation, le souci du détail et de l’épure graphique – ose se renouveler en orientant délibérément son récit vers le film d’anticipation et le fantastique. Il use avec habileté, mais parcimonie, de certains codes ou références du genre.

La déambulation des chiens, souvent en vision subjective, dans les immeubles abandonnés, provoque une tension croissante liée non pas à ce que l’on voit à l’écran, mais à ce que notre mémoire craint d’y retrouver : des jumelles fantomatiques aux détours d’un couloir lugubre, des œufs de créatures extraterrestres dans l’obscurité des caves, ou des humains dans des cages. Car nous sommes bien sur la “planète des chiens” ; la meute arpente et s’approprie chaque espace de la cité comme si elle en était le nouveau maître.

Une séquence troublante confirme cette révolution d’une nouvelle civilisation canine ; un grand chien noir joue tranquillement avec un ballon blanc crevé, dans un jardin d’enfants dévasté. Le réalisateur entretient le suspense sans jamais dévoiler les causes du cataclysme, jusqu’à la “chute” finale annoncée par une sirène d’alarme, pour une fois doublement justifiée puisqu’elle génère soudainement une autre vision – plus sociale et politique – d’un récit que notre cerveau cataloguait déjà, à tort, comme la projection, inoffensive car de pure fiction, d’un futur encore lointain.

Fabrice Marquat

Article paru dans Bref n°119, 2016.

À lire aussi : “David Coquard-Dassault, au cœur des espaces urbains” dans Bref n°121, 2017.

Réalisation : David Coquard-Dassault. Scénario : David Coquard-Dassault et Patricia Valeix. Animation : Emmanuel Linderer, Florian Durand, Hervé Barbereau, Jeanne-Sylvette Giraud et Nicolas Guilloteau. Conception graphique et décors : David Coquard-Dassault. Montage : David Coquard-Dassault et Nicolas Schmerkin. Effets spéciaux : Nicolas Guilloteau. Son : Nadège Feyrit et Matthieu Tibi. Musique originale : Christophe Héral. Production : Autour de Minuit / Schmuby Productions.