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Degas et moi J-87

Arnaud des Pallières

  • 2019 , 20 minutes
  • Fiction
  • Production : Les Films Pelléas
  • Interprétation :
    • Bastien Vivès
    • Daniel Larrieu
    • Michael Lonsdale
    • Myana van Cuijlenborg
  • Curiosités
  • Nouvelles générations
  • Sélection Télérama

// Synopsis

En s’entourant de Michael Lonsdale et Bastien Vivès, Arnaud des Pallières consacre un court métrage à Edgar Degas qui mêle danse et dessin et lève le voile sur la part d’ombre de l’artiste.

// Biographie

Arnaud des Pallières

Né en 1961, Arnaud des Pallières est féru de littérature : la plus grande aventure de son enfance, c’est la lecture, dit-il, parce que “Quiconque écoute une histoire se trouve en compagnie de celui qui la raconte.” Il suit d’abord des études de lettres, puis de cinéma avant de fonder une compagnie de théâtre, pour laquelle il monte notamment la correspondance de Sade et de Nietzsche. Puis la découverte des “dispositifs très théâtraux” du cinéaste allemand Syberberg le conduit au cinéma, qu’il apprend à la Fémis.

Entre 1987 et 2010, Arnaud des Pallières tourne une douzaine de courts métrages, qui prennent la forme d’une conférence filmée (Gilles Deleuze : qu’est-ce que l’acte de création ?, 1987) ou s’apparentent à des fictions, telles La mémoire d’un ange (1989), Les choses rouges (1994) ou, plus récemment, Diane Wellington (2010) – récompensée d’une mention spéciale du jury à Clermont-Ferrand en 2011. Degas et moi, où Michael Lonsdale prête ses traits au célèbre peintre, est produit en 2019 par 3e scène. Le cinéaste tourne également, pour la télévision, trois essais au croisement du documentaire et de la fiction : Is Dead (Portrait incomplet de Gertrude Stein) en 2000, l’ovni Disneyland, mon vieux pays natal en 2001 et Poussières d’Amérique en 2010.

Dès 1996, le réalisateur, également scénariste et monteur de ses films, signait son premier long métrage, Drancy Avenir, puis, quelques années plus tard, Adieu (2003), sa première collaboration avec Michael Lonsdale. S’en suivit Parc, sélectionné en 2008 à la Mostra de Venise, avec Sergi Lopez et Jean-Marc Barr dans les rôles principaux.

Cinq ans plus tard, son film Michael Kohlhaas est présenté en compétition au Festival de Cannes. Le film, interprété par le Danois Mads Mikkelsen, obtient un vif succès et reçoit deux César, celui de la meilleure musique originale et du meilleur son, en 2014.

En 2016, Arnaud des Pallières réalise son cinquième long métrage, Orpheline, mettant en scène le parcours d’une femme à la dérive campée à différents âges de sa vie par Solène Rigot, Adèle Exarchopoulos et Adèle Haenel.


// La critique

La sonate en la majeur pour piano de Schubert que l’on entend dans Degas et moi dure normalement 7 minutes. Adaptée et interprétée par Martin Wheeler, elle s’étire sur la vingtaine de minutes que dure le film d’Arnaud des Pallières. On peut voir dans cette distorsion du temps de la bande son le programme esthétique de ce film réalisé pour 3e scène, série de films coproduits par l’Opéra de Paris et consacré au travail d’Edgar Degas sur la danse. Dans ce tempo artificiellement ralenti, le long trait du milieu du morceau perd sa fonction de grande démonstration de virtuosité et sa mélodie même se délite dans la lenteur de ses notes égrenées. C’est bien ce motif de l’allure que Des Pallières cherche à traduire dans les trois arts qu’il confronte. Que devient la virtuosité du geste d’une danseuse lorsqu’il est arrêté par le trait du peintre ? Que devient le trait du peintre lorsqu’il est saisi dans sa durée par la caméra du cinéaste ?

En cherchant à donner la sensation du mouvement (donc celle d’une durée courte), le film travaille aussi sur un feuilleté de temporalités contradictoires qui insistent sur une reconstitution en train de se faire (celle d’une répétition de danse qui sert de séance de pose au jeune Degas joué par Bastien Vivès) et sur la complexité de faire un portrait (portrait des danseuses par le peintre, portrait du peintre par le cinéaste). Complexité aussi, pour le cinéaste, à rendre hommage à l’artiste qu’il aime tout en rendant compte de ses noirceurs. En 1915, Sacha Guitry, avec Ceux de chez nous, filme une série de portraits des grands artistes de son temps avant qu’ils ne disparaissent. Face au refus du peintre de poser pour sa caméra, le dramaturge l’avait piégé contre son gré pendant l’une de ses promenades. Des Pallières pastiche avec une caméra de l’époque ces quelques secondes où Degas marche dans Paris. Ces images saccadées (et mystérieusement en couleur…) insinuent dans le film le caractère retors de la relation entre l’artiste et son modèle.

La dernière partie du film poursuit cette mise en abyme en remettant en question la relation du peintre avec ses jeunes modèles. On quitte alors la voix du peintre qui se questionne sur la technique de son art pour reprendre l’extrait d’un témoignage certainement apocryphe, publié comme les souvenirs d’un jeune modèle de Degas, sous le nom d’Alice Michel. Sans invalider la grâce de la séance de dessin qui a précédé, ce renversement du regard ajoute une strate au portrait du peintre : celle d’un homme effrayant, que sa haine des Juifs pouvait mettre en rage. Des Pallières avoue que ses recherches sur Degas l’ont amené à trouver “quelque chose de l’homme qui [le] blesse” et à ressentir une gêne de filmer des jeunes filles en étant entouré d’une équipe d’hommes. C’est la grande force de son film que de trouver formellement une réponse à ce double problème éthique, “un contrepoison au mécanisme de domination masculine” qu’il mettait ainsi en place.

Raphaëlle Pireyre

Réalisation, scénario et montage : Arnaud des Pallières. Image : Jonathan Ricquebourg.
Son : Jean Mallet et Benjamin Silvestre. Interprétation : Michael Lonsdale, Myana van Cuijlenborg,
Daniel Larrieu et Bastien Vivès. Production : Les Films Pelléas.

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