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Sur la plage de Belfast J-148

Henri-François Imbert

  • 1996 , 39 minutes
  • Documentaire
  • Production : Libre cours
  • Du court au long
  • Documentaires
  • Classiques
  • Musique originale
  • Moyens Métrages

// Synopsis

Belfast, années 1980 : un film de famille, tourné au bord de la plage. Paris, octobre 1994 : le désir de retrouver cette famille. Un voyage en Irlande du Nord au lendemain du cessez-le-feu. Charmain, la petite fille du film, a désormais 16 ans...

// Biographie

Henri-François Imbert

Né à Narbonne le 20 août 1967, Henri-François Imbert fait ses premières armes à travers des réalisations en Super 8 sur le mode du ciné-journal familial, puis dirige une série documentaire diffusée sur Canal+, Chroniques de l’art brut, où il signe un film consacré au créateur André Robillard.

En 1996, il réalise Sur la plage de Belfast, un moyen métrage d’évidence lié à ses études de doctorat portant sur le réel et les nouvelles images. Le film est un gros succès plébiscité par les festivals, recevant notamment cinq récompenses aux 10es Rencontres internationales de Dunkerque (aujourd’hui disparues).

Imbert part alors au Mali durant l’été 1997 pour tourner un nouveau documentaire sur un principe voisin de son précédent film : Doulaye, une saison des pluies. Ce premier long métrage est distribué au cinéma au printemps 2000 et fait l’objet de l’édition de ses carnets de tournage sous la forme d’un livre publié aux éditions Scope.

En 2003, No pasaran, album souvenir est présenté à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, et permet au réalisateur de remonter vers les drames de la “Retirada”, à la fin de la guerre civile espagnole, sur la base d’une collection (incomplète) de cartes postales retrouvée chez ses grands-parents. Le musicien Silvain Vanot en compose une nouvelle fois la musique et le duo se reforme sur Le temps des amoureuses, en 2009, où le cinéaste mène une enquête, dans sa ville natale, sur cet illustre film de Jean Eustache qui y avait été tourné dans les années 1970 : Mes petites amoureuses.

La carrière d’Henri-François Imbert prend un tour plus discret dans les années 2010, où il consacre un portrait filmé au peintre néerlandais Piet Moget, installé dans le sud de la France, puis revient, sur des formats différents, à une figure de ses débuts, à travers notamment un long métrage, André Robillard, en compagnie, qui connaît une petite sortie en salles en novembre 2018.


// La critique

Après avoir découvert un film inachevé dans une vieille caméra super 8 qu’une amie a achetée quelques années plus tôt chez un brocanteur de Bangor, non loin de Belfast, Henri-François Imbert le fait développer. Fasciné par les séquences étranges qu’il y trouve – distillant non pas une nostalgie, mais peut-être une inquiétude – (une famille au bord de la mer, une femme tendant un miroir à celui qui la filme, quelques images tremblées d’un magasin et d’une rue), il part en Irlande du Nord, à la recherche de ces gens et décide de faire de cette quête un documentaire, d’enregistrer ses rencontres, ses impressions et ses déambulations. Belle et insolite idée de départ qui le poussera, durant tout ce temps, en avant, tente de remonter le film invisible qui le lie à es étrangers, d’amenuiser la distance qui le sépare d’eux. Magnifique découverte qui contribue à son exil et, de cette manière, à ne pas profiter de sa situation de cinéaste pour amener le monde à lui, mais au contraire pour effectuer l’exploration. Dans ce dévouement sans ambiguïté le film se joue, nourri par un réel qu’il a choisi de provoquer et de bouleverser, grâce à une émotion que le réalisateur garde près de lui dans sa voix et dans sa manière d’enregistrer les événements, les troubles ou les latences.  
Les nombreux travellings de Sur la plage de Belfast témoignent, non d’une fuite ou d’un renoncement, mais de l’élancement, de la folle envie d’un renouement, d’une impatiente incertitude. Ils sécrètent les pigments saturés, concentrés, comme artificiels des paysages irlandais (le bleu du ciel ou de la mer, le vert des forêts, le rouge des rails, le gris des routes, le brun des usines et des grues), les couleurs de l’origine, celles d’un temps rebroussé qui s’appréhende pourtant par une poursuite au devant. Ils rythment les allers et retours entre Belfast et ses environs, entre une entrevue et une autre, les chassés-croisés entre la grande Histoire (Imbert arrive lors du premier cessez-le-feu proposé par l’IRA et approuvé par les loyalistes, croise John Major venu fêter, un dimanche d’août, une paix fragile) et la petite histoire, celle des gens qui parsèment son chemin d’indications nouvelles ou espèrent pour leur pays un apaisement définitif. Effectuée à la faveur d’un calme provisoire, à un moment où le conflit pose un voile un peu moins lourd sur le quotidien, cette recherche, suspendue à des questions et à des doutes, rejoint finalement celle des Irlandais.

Parfois l’attente d’une personne déterminante pour son enquête l’amène à errer dans la ville, à y contempler les signes de la trêve, de la vile ou de sa propre expectation enveloppée d’un désir croissant de s’abandonner au hasard, de tomber sur la petite fille qui jouait avec les vagues. Toujours, sans cesse, revient le petit film super 8 venant et disparaissant comme le ressac de la mer, tourmentant son réalisateur telle une image mentale qui ne livre rien d’elle-même sinon sa secrète inaccessibilité, ne renvoyant aucun reflet, à la manière de ce plateau tendu très singulièrement par Molly réfléchissant une absence, captant la fantomatique présence de celui qui la filme.

Très émouvant devient alors l’initiative du jeune cinéaste puise la restitution à la famille de ce morceau de pellicule contribue à la reconnaissance d’Alec, le mari disparu, qui s’est effacé, s‘est exonéré du regard pour capter la vie autour de lui. Cela fait de Sur la plage de Belfast un court métrage vivant, jugulant, dès le départ, la tristesse que pouvait susciter ce genre de sujet (l’accent est mis sur le rapprochement et sur le voyage, non sur la mort), animé d’une pudeur et d’un espoir qui ne dément pas sa rencontre avec la femme et les enfants d’Alec, qui ne contredit pas non plus la scène finale sur la plage avec Charmaine, Lorraine, Jack et Molly où a commencé cette histoire ou bien leur vision de ce qu’ils étaient onze ou douze ans plus tôt.

Peu importe les explications un peu faciles (“Peut-être qu’on fait des images pour lutter contre le temps qui passe, contre la disparition de ceux qu’on aime”), l’essentiel se trouve là qui déconcerte et nous entraîne loin des rives de la prétention et de la préfabrication.

Nathalie Mary

Article paru dans Bref n°31, 1996.

Réalisation, scénario, image et son : Henri-François Imbert. Montage : Marianne Rigaud.
Musique originale : Silvain Vanot. Production : Libre cours.

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