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Un petit air de fête J-85

Éric Guirado

  • 1999 , 35 minutes
  • Fiction
  • Production : Movie Da Productions
  • Interprétation :
    • Benoît Giros
    • Bernard Vercier
    • Colette Colas
    • Fabrice Autret
    • Jean-François Gallotte
    • Serge Riaboukine
    • Thierry Marecat
    • Valérie Dermagne
    • Valérie Moreau
  • Les classiques
  • Du court au long
  • Classiques

// Synopsis

Début décembre, Jérôme, un jeune paysan, quitte sa campagne pour aller chercher un emploi intérimaire à la ville. Il va trouver un emploi à la mairie où il sera associé à Lucien, employé municipal d'une quarantaine d'années. Dans un premier temps, ils seront chargés de la décoration et de l'illumination de la ville pour les fêtes de Noël, mais leur deuxième mission s'avèrera très différente...

// Biographie

Éric Guirado

Né en 1968 en Haute-Savoie, Éric Guirado a étudié le cinéma à l’université Lyon 2, avant d’obtenir un DESS, équivalent du master 2, en création et communication audiovisuelle.

Il fait d’abord ses armes dans le journalisme, réalisant notamment des portraits et des reportages pour les télévisions régionales de France 3, avant d’écrire et de signer, en 1994, son premier court métrage : Lonelytude ou une légère éclaircie, avec Jean-Claude Dreyfus et Serge Riaboukine dans les rôles principaux. Le réalisateur enchaîne avec Les beaux jours en 1997 et Un petit air de fête en 1999. Le film reçoit le Prix Kodak de la Quinzaine des réalisateurs à Cannes la même année, ainsi que le César du meilleur court métrage en 2001. Il signe ensuite cinq autres courts dans le cadre des Talents Cannes de l’Adami en 2000 : Étoffe, Je suis un super héros, Erreur système, & frères et De marbre.

En 2003, Éric Guirado réalise son premier long métrage, Quand tu descendras du ciel, directement adapté du court Un petit air de fête. Il retrouve à l’occasion de cette fable sociale les acteurs Serge Riaboukine, Jean-François Gallotte et Benoît Giros, qui reçoit le Prix d'interprétation masculine au Festival Premiers plans d’Angers en 2003.

Le fils de l’épicier, son deuxième long métrage, est présenté, entre autres, au Festival du film de Cabourg en 2007. Après un documentaire d’une heure coréalisé avec Agnès Riboton, Comœdia, une renaissance, le réalisateur revient à ses premières amours avec le court métrage Le début de l’hiver en 2009.

Il s’essaie ensuite au thriller à travers Possessions, sorti en 2012. Pour cette adaptation d’un fait divers, la tuerie du Grand-Bornand, il s’entoure de Jérémie Renier, Julie Depardieu et Alexandra Lamy. Il tourne ensuite un nouveau court, Je te tiens, tu me tiens (2016), sur une idée de Sarah Suco, qui l’interprète, aux côtés de Camille Cottin notamment.


// La critique

On saura gré à Éric Guirado de don­ner avec Un petit air de fête un nouvel écho au constat implacable dressé par Jean-Marc Moutout dans ses courts métrages. La comparaison est loin d'être anodine car, tout en conservant un ton qui lui est propre, Un petit air de fête repose sur le même argument que Tout doit disparaître : en gros, un jeune homme démuni qui se voit amené à mettre ses forces au service d'une injustice. Et comme dans Électrons statiques, le travail à tout prix s'apparente alors à un reniement de soi que l'on accepte (dans le cas de Lucien, le “brave type” un peu facho incarné par Jean-François Gallotte) ou que l'on ne peut se résoudre à sup­porter sans se dégoûter (c'était le cas de Phil dans le Moutout, c'est ici celui de Jérôme). 

Pourtant, pour Jérôme, jeune paysan couvé par sa mère, venir en ville ne pou­vait être qu'un bien. En quelques plans silencieux au début du film, nous le voyons quitter sa ferme et se diriger jus­qu'à l'arrêt de ce bus supposé l'emmener là où la réussite l'attend. Quelques secondes, on peut craindre le ressort convenu du jeune-candide-qui-va-décou­vrir-la-vraie-vie, mais, en seulement quelques scènes, le réalisateur nous ras­sure et se fait fort d'offrir à son person­nage toutes les petites touches qui l'ar­rachent très vite à cet emploi strictement fonctionnel : attentif face au bébé de sa sœur, compréhensif devant les rancœurs de celle-ci à l'encontre de sa mère, natu­rellement généreux et serviable avec La Chignolle (un clochard campé par un Serge Riaboukine mémorable), Jérôme devient vite un personnage à l'étoffe humaine indéniable. Mais il semble aussi venir d'un autre âge, d'un temps où “monter à la ville” signifiait forcément une ascension sociale. Mais Jérôme n'est pas Rastignac. Les temps ont changé. La scène à l'Agence pour l'emploi en témoigne, quand, soumis au feu des ques­tions que lui pose une employée soucieuse de le loger dans une CSP précise, Jérôme ne peut qu'exhiber son BEP d'horticul­ture et sa volonté un peu vaine, un peu naïve (c'est la seule concession comique du film) de “trouver un travail”. 

Nous sommes à la veille de Noël. En acceptant un emploi offert par la Mairie, notre brave Jérôme se croit un premier temps engagé pour donner du bonheur aux gens. Bien sûr, il n'est qu'à l'essai, mais illuminer la ville de guirlandes cli­gnotantes réussit un remps à ramener sur son visage un sourire émerveillé, une fierté pas si éloignée de celle qu'il aurait res­sentie si on lui avait demandé de mettre ses talents horticoles au service des habi­tants. Mais, comme on le lui a vague­ment signalé, son travail est... “varié” : le voilà amené un beau jour à faire le sale boulot que les sourires du Père Noël et ses loupiotes enguirlandées dissimulent. Dès lors, l'itinéraire de Jérôme s'appa­rente à celui d'un héros de fable moderne où la confrontation aux mœurs inhumaines de nos sociétés libérales remplace les désillusions de l'âge adulte. Et le titre du film prend alors toute sa dimension ironique. C'est les forces municipales, pas le Père Noël, que Jérôme et son collègue Lucien vont désormais épauler dans leur expulsion des indésirables (des clodos avi­nés aux musiciens de rue, bref tout ce qui fait désordre). 

S'il en était besoin, Un petit air de fête ramène alors dans nos mémoires le sou­venir de faits divers récents, de scènes intolérables vues dans la rue, de ces arrê­tés anti-mendicité qui fleurissent dans nos chères stations balnéaires si tôt le soleil revenu. Alors qu'en contrepoint ironique aux méthodes expéditives de la municipalité les décorations de Noël ne quittent plus l'arrière-plan du cadre, l'intolérance, larvée derrière les discours et la bonne conscience (certes, on vire les clochards en rase campagne mais la Mairie leur "offre" quand même du pain et quelques litrons de rouge), éclate au grand jour quand ceux qu'on tolérait ne correspon­dent soudain plus au paysage disneyen que les élus prétendent redessiner. 

La force d'Éric Guirado, c'est - malgré le filtre de la fiction - de ne pas forcer le trait, de ne jamais trop romancer, d'ins­crire ses scènes dans un cadre réaliste (la rue, le café, le foyer) et de donner à son histoire une valeur documentaire et exemplaire évidente. En France, comme ailleurs, les injustices telles que celles décrites ici sont fréquentes (il suffit de lire les bons journaux pour le savoir). Et il existe des cas de Lucien qui, victimes de conditions de vie précaires, ont pré­féré - par facilité et par lâcheté - som­brer du côté du fascisme ordinaire. Sans jamais tomber dans l'écueil du film à thèse ou - pire - dans la démagogie, Éric Guirado porte ici sur son pays et sur ses semblables un regard acéré plutôt pro­metteur, un point de vue politique qui manque souvent cruellement aux courts métrages français. 

Stéphane Kahn

Article paru dans Bref n°43, 1999-2000.

Réalisation et scénario : Éric Guirado. Image : Thierry Godefroy. Montage : Christian Cuilleron. 
Son : Philippe Mouisset, Jean-Baptiste Marizy et Bruno Agaballian. Interprétation : Benoît Giros,
Serge Riaboukine, Jean-François Gallotte, Colette Colas, Valérie Moreau, Valérie Dermagne,
Bernard Vercier, Thierry Marecat et Fabrice Autret. Production : Movie Da Productions.

// Bonus

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