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Suspendu à la nuit J-32

Eva Tourrent

  • 2014 , 24 minutes
  • Documentaire
  • Production : Survivance
  • Interprétation :
    • Guillaume Tourrent
  • Documentaires
  • Courts d'aujourd'hui
  • Musique originale
  • Le Mois du film documentaire
  • Contes d'hiver
  • Nouvelles générations
  • Musique originale

// Synopsis

Il y a ce fil tendu entre la machine et le vide, entre le dameur et la pente, entre Guillaume et ses pensées. Chaque nuit d’hiver, Guillaume parcourt les pistes et la montagne pour redonner forme à la neige. Seul dans la cabine, il fait corps avec sa machine dans un équilibre fait d’allers et venues, sans cesse répétés. Il lui faut s’accrocher à la nuit, à ses zones d’ombres, inventer sa route.

// Biographie

Eva Tourrent

Après des études à l’IEP de Bordeaux et un passage par le journalisme, Eva Tourrent étudie le cinéma à l’École documentaire de Lussas-Université Stendhal à Grenoble. Dans ce cadre, elle coréalise le documentaire collectif Nous autres, puis signe un court métrage de fin d’études : Entre les pierres.

En 2009, elle réalise la fiction Take Away, diffusée sur France Ô dans le cadre de la collection “One Short One Movie”.

L’année suivante, elle se tourne à nouveau vers le documentaire avec Tant qu’ils restent (2010). En 2014, Eva Tourrent filme son frère pour son court métrage documentaire, Suspendu à la nuit, qui porte sur le travail solitaire et nocturne des dameurs de pistes de ski. Le film est notamment sélectionné au Festival Visions du réel de Nyon, en Suisse, l’année suivante et reçoit le Prix des Écrans documentaires en 2015.

Elle travaille à présent pour la plateforme de SVoD Tënk, dédiée au genre documentaire.


// La critique

Le film s’ouvre par un plan serré sur le visage d’un homme, sourcils froncés sur faciès de boxeur. La concentration et la tension rigidifient l’expression, seuls les deux yeux restent extrêmement mobiles et balaient en permanence, à 180°, un espace que l’on devine obscur et bouché. Après quelques minutes, un plan subjectif révèle l’action ; Guillaume est dameur de pistes, en plein travail aux commandes de son engin, au milieu de la nuit, au milieu de nulle part.

Dans l’art – et l’intérêt – de filmer le travail, il y a deux options : soit la personne à la tâche possède la faculté d’en parler brillamment, soit le labeur en lui-même offre des qualités naturellement cinématographiques. Pour obtenir un grand moment de cinéma, Alain Cavalier filma en plan fixe, entre autres, une magicienne octogénaire qui deviendra, par son verbe, sa personnalité et la bienveillance du réalisateur, une merveilleuse Illusionniste.

Ici, la réalisatrice, en plus de faire face au mur blanc d’une tempête de neige, doit composer avec le mutisme de celui qui semblerait être son frère : “Comment elle est pourrie, c’te neige”, “Je sais même pas si on va pouvoir remonter.” Le montage-son utilise habilement cet univers “taiseux” ; la machine qui ronfle, le craquement sec et sourd de la neige et le grondement du vent ne sont que très rarement perturbés par les interventions de l’homme – qui informe brièvement par radio à intervalles réguliers ses collègues du déroulement des opé-rations – ou de l’alarme stridente de l'engin, qui indique au mieux une marche arrière, au pire son immobilisation dans la pente… suivie par un long silence, puis un commentaire laconique, mais éloquent du pilote : “On est planté” et “- 12°”. Survient alors le premier plan large du film, qui révèle la petitesse de l’homme et de sa machine, dont les feux qui s’éteignent au fond de cette combe noire surmontée de montagnes gigantesques expriment l'épuisement et la renonciation. Il neige à l’horizontale, les essuie-glaces givrent sur le pare-brise, la visibilité est nulle ; de cette dangereuse torpeur qui engourdit le pilote surgit le câble qui relie son attelage de science-fiction au sommet de la pente, son seul point d’attache au monde réel, et à la vie qui reprendra son cours sous la forme de milliers de skieurs dévalant ces pentes abruptes dès le lendemain.

Fabrice Marquat

Article paru dans Bref n° 117, 2015. 

Réalisation et scénario : Eva Tourrent. Image : Olivier Dury. Montage : Cécile Martinaud. Son : Eva Tourrent,
Mikaël Kandelman et Claire Cahu. Musique originale : Matthieu Canaguier. Interprétation : Guillaume Tourrent. Production : Survivance.

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