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D'un château l'autre J-63

Emmanuel Marre

  • 2018 , 40 minutes
  • Fiction
  • Production : Kidam et Michigan Films
  • Interprétation :
    • Francine Atoch
    • Pierre Nisse
  • Courts d'aujourd'hui
  • Clermont-Ferrand 2020
  • Nouvelles générations

// Synopsis

Printemps 2017. Pierre, vingt-cinq ans, étudiant boursier dans une grande école parisienne loge chez Francine, soixante-quinze ans, clouée par le handicap dans un fauteuil roulant. Ils assistent perplexes à la kermesse électorale de l’entre-deux tours qui bat son plein, dehors.

// Biographie

Emmanuel Marre

Après la littérature à Paris, Emmanuel Marre étudie le cinéma à Bruxelles, ville où il habite encore aujourd’hui. Il passe à la réalisation en 2008 avec Michel, puis La vie qui va avec, film de fin d’études qui raconte, à travers les courses exténuantes d’une mère et de ses fils chez Ikea, la difficulté de la séparation. S’en suivent plusieurs autres films, dont Le petit chevalier, Bayard du meilleur court métrage au FIFF de Namur ou encore Chaumière, documentaire sur les hôtels Formule 1.

En 2017, Le film de l’été, remporte un succès important, recevant le Grand prix national au Festival de Clermont-Ferrand et le prestigieux Prix Jean-Vigo. Le film est tourné sans scénario, l’écriture se faisant au gré du tournage, avec pour seule base une proposition de personnages et un court début d’histoire : deux amis et un enfant pendant les vacances d’été. Il tourne son dernier court D’un château l’autre durant l’entre-deux tours présidentiel français, mêlant là aussi documentaire et fiction en assistant aux différents meetings des candidats. Il reçoit notamment le Léopard du court métrage au Festival de Locarno 2018. 

Emmanuel Marre tourne début 2020 son premier long métrage, intitulé Rien à foutre (Le monde n’attend pas).


// La critique

Tout auréolé du Prix Jean-Vigo 2017, entre autres récompenses, pour son Film de l’été, Emmanuel Marre est de retour avec D’un château l’autre, un moyen métrage où l’on retrouve le modus operandi de narration et de réalisation qui offre au réalisateur une place à part dans la production actuelle.

D’un château l’autre aborde la question politique à travers le personnage de Pierre, étudiant boursier à Science Po, jeune homme sans famille à tous points de vue : biologique, sociale et politique. Emmanuel Marre plonge son personnage en manque de repères au cœur du second tour de la campagne présidentielle de 2017.

Candide successivement immergé dans les meetings des candidats Macron et Le Pen, Pierre subit là encore la foule, le bruit et la lumière propres à exalter la harangue politique. Son glissement vers l’un ou l’autre des deux bords est traité en creux par le réalisateur qui préférera ausculter la relation d’intimité entre Pierre et sa logeuse, une vieille dame impotente qui n’est autre que la mère d’Emmanuel Marre. Le film bascule du mouvement de masse démonstratif à la rencontre touchante de deux solitudes. Des salles de meeting à l’appartement modeste de la logeuse. D’un château l’autre. Un titre célinien qui souligne l’ambiguïté politique de Pierre, de la fascination exercée par le FN sur cette cible facile « d’égarés de la nation » : « Si les gens sont si méchants, c’est peut-être seulement parce qu’ils souffrent » (Louis-Ferdinand Céline).

Dans l’urgence de filmer, le réalisateur alterne les supports de prise de vues : le silence et le grain poétiques du Super 8 côtoient l’agressivité sonore et visuelle de l’iPhone. Dans sa façon de construire le film, ses films, Emmanuel Marre accepte de se laisser guider par ses personnages, par celles et ceux qui les incarnent, par les situations dans lesquelles se trouve l’action.

De ces moments qui semblent improvisés, ou pensés à la dernière minute, parfois timides et maladroits, les regards croisés du réalisateur et du monteur en donnent de réels moments de grâce. Ce mélange de confiance et d’empathie qu’Emmanuel Marre place dans sa famille, naturelle et cinématographique, offre, par exemple, cette scène poignante où la mère du réalisateur, entre jeu et réalité, pleure sa solitude et l’absence de ses enfants.

D’un château l’autre possède la force magnétique des films fragiles, gestes urgents, à la marge et sans moyens, mais dont la maîtrise technique de la narration et la sensibilité de l’auteur garantissent l’aboutissement d’une œuvre essentielle.

Fabrice Marquat

Article paru dans Bref n°124, 2019.

Réalisation et image : Emmanuel Marre. Scénario : Emmanuel Marre et Julie Lecoustre. Montage : Nicolas Rumpl.
Son : Vincent Villa. Interprétation : Francine Atoch et Pierre Nisse. Production : Kidam et Michigan Films.

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