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... Enfants des courants d'air J-94

Édouard Luntz

  • 1959 , 24 minutes
  • Fiction
  • Production : Le Film d'Art
  • Classiques
  • Sélection Télérama
  • Musique originale

// Synopsis

Dans les bidonvilles d’Aubervilliers, dans la banlieue parisienne, à la fin des années 1950, la journée d’un jeune garçon élevé par son grand-père et d’une bande de gamins jouant dans les terrains vagues.

// Biographie

Édouard Luntz

Quelque peu oublié de l’historiographie la plus orthodoxe du cinéma français, Édouard Luntz n’en a pas moins laissé plusieurs œuvres marquantes à la veille et au cours des années 1960.

Né le 8 août 1931 à La Baule, en Loire-Atlantique, il débute encore très jeune comme assistant-réalisateur, sur L’étrange Madame X de Jean Grémillon (1951). Il occupe le même poste sur un prestigieux film de guerre hollywoodien, Amère victoire de Nicholas Ray, en 1957.

Passant à la réalisation, il s’intéresse, entre documentaire et fiction, à des gamins de la périphérie parisienne défavorisée avec … Enfants des courants d’air, qui se voit récompensé du Prix Jean-Vigo en 1960.

Six ans plus tard, son long métrage Les cœurs verts fait date dans le paysage du cinéma hexagonal, dédié à des figures de “mauvais garçons” et tourné avec des interprètes non professionnels dans le décor de banlieues saturées de barres bétonnées. Le film, dont la bande originale est composée par Serge Gainsbourg, se voit récompensé de l’Ours d’argent au Festival de Berlin en 1966.

Héritier du néo-réalisme italien et représentant de l'aile engagée de la Nouvelle Vague, Luntz signe en 1968 Le grabuge, produit par Darryl Zanuck et qui ne sortira jamais au cinéma, à cause d'un procès intenté au nabab américain qui lui avait confisqué le montage de son film.

Il dirige ensuite Michel Bouquet, qui le considérera toujours comme “un des meilleurs metteurs en scène de cinéma avec lequel il a travaillé”, dans Le dernier saut (1968) et L’humeur vagabonde, adapté d'un roman d'Antoine Blondin (1972).

Le mauvais accueil réservé à ce dernier film interrompt alors la carrière de Luntz, à l’exception d’un scénario écrit pour un long métrage de Charlotte Dubreuil, en 1980 (Ma chérie), et ce cinéaste demeuré trop méconnu disparaît à Paris le 26 février 2009.


// La critique

… Enfants des courants d'air est le premier film d’Édouard Luntz. Un essai tel un coup de maître qui valut à son auteur, né en 1931 et disparu en 2009, le Prix Jean-Vigo du court métrage en 1960. Et aussi une postérité jamais démentie, quoique assez secrète (partagée par ce film à égalité avec Les cœurs verts, premier long du cinéaste, réalisé en 1966 et documentant, au prisme de la fiction, le quotidien de ceux qu'on appelait alors les “blousons noirs”).

Dans … Enfants des courants d'air, le cinéaste, probablement inspiré par l'approche néo-réaliste d'aînés emblématiques, filme le quotidien d'enfants des bidonvilles d'Aubervilliers vivant dans des conditions insalubres à l'ombre de tours d'habitation en construction. Le film passionne aujourd'hui à plusieurs égards, et notamment en cela qu'il ramène sous nos yeux l'image d'une banlieue parisienne que l'on ne reconnaît plus vraiment, encore indéterminée entre ancrage campagnard et urbanisation galopante. La banlieue, donc, telle qu'elle se construisit aux portes de Paris – un plan laisse deviner au loin le Sacré-Cœur et Montmartre – à l'orée des années 1960.

S'il filme la misère et clôt bel et bien son film sur un cri déchirant, Édouard Luntz sait pourtant – et c'est heureux – éviter le sentimentalisme, ne jugeant pas, prenant acte, avec bienveillance et empathie, des conditions de vie de ces gamins, des petits riens qui rythment leurs journées. La belle modernité du film vient sans doute de là, de l'absence significative d'un commentaire et d'une voix off (procédé qui avait alors cours, le plus souvent, dans le documentaire), de son refus de tout dogmatisme, de tout point de vue surplombant ou, pire, moralisateur. Ainsi n'est-il pas anodin, quand le cinéaste saisit les jeux dans le terrain vague, que des plans subjectifs (ancrés au point de vue de l'enfant lové dans un pneu au creux duquel on dévale une pente, par exemple) remplacent les magnifiques compositions d'ouverture du chef-opérateur (Jean Badal) saisissant cette banlieue insolite au lever du jour.

Édouard Luntz est avec ces enfants, au plus près d'eux. De l'un, particulièrement, qui lui servira de guide et dont les déambulations au long de cette journée fonderont la fine trame narrative du film. Et quel que soit le contexte, Luntz n'exclut jamais la légèreté, l'élan de vie même, s'attardant sur les divertissements, les inventions, les cris et piaillements des enfants, souvent relayés d'ailleurs, presque métonymiquement, par une alerte musique d'Eugène Kurtz.

Découvrir ou revoir le film aujourd'hui permet de mesurer ce qui nous sépare – géographiquement, d'un point de vue urbanistique, socialement – de la banlieue d'alors, de cette “Petite Espagne” qui marqua l'histoire du département de Seine-Saint-Denis. Mais de mesurer aussi ce qui, encore, nous en rapproche. Impossible en effet de ne pas penser, face à ces images de 1959, aux conditions d'accueil réservées aux réfugiés en France aujourd'hui, aux récurrentes questions du droit au logement. Si le récit est ténu, l'écho est profond, résonnant jusqu'à nous dans toute son acuité et toute sa pertinence... 

Stéphane Kahn

Réalisation et scénario : Édouard Luntz. Image : Jean Badal.
Montage : Étiennette Muse et Jacques Witta. Son : Fred Kiriloff
et William Sivel. Musique originale : Eugène Kurtz. Production : Le Film d'Art.

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