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Comment Fernando Pessoa sauva le Portugal J-157

Eugène Green

  • 2018 , 27 minutes
  • Fiction
  • Production : Noodles Production
  • Interprétation :
    • Alexandre Pieroni Calado
    • Carloto Cotta
    • Diogo Dória
    • Eugène Green
    • Manuel Mozos
    • Mia Tomé
    • Ricardo Gross
  • Courts d'aujourd'hui
  • Bref 125
  • Dans la revue Bref
  • Nouvelles générations

// Synopsis

Dans les années vingt, à la demande d’un de ses employeurs, le poète Fernando Pessoa conçoit un slogan publicitaire pour la boisson Coca-Louca, qui toutefois affole le gouvernement autoritaire de l’époque.

// Biographie

Eugène Green

Né le 28 juin 1947 à New York, Eugène Green est un cinéaste, écrivain et metteur en scène d’origine américaine, installé en France depuis 1969. Alors qu’il vient d’obtenir la nationalité française, il est figurant dans Le diable probablement, de Robert Bresson, et fonde en 1977 le Théâtre de la Sapience, compagnie dramatique affichant une ambition qu’il ne cessera de poursuivre par la suite, à savoir réhabiliter la modernité intrinsèque du théâtre baroque.

Il s’implique aussi dans une collection de disques consacrée à la littérature orale, Voce Umana, afin de donner une nouvelle jeunesse à une série de textes littéraires. Ce credo ressort dans son activité pour le cinéma, avec une première œuvre, Toutes les nuits, distribuée en 2001 (alors que le scénario date de 1994) et distinguée alors par le Prix Louis-Delluc du premier film. Ne parvenant à trouver les financements nécessaires pour Le Pont des arts, écrit en 1997, il développe rapidement et tourne sur la base d’une économie de court métrage Le monde vivant, présenté en 2003 à la Quinzaine des réalisateurs, à Cannes, et qui sort en salles accompagné d'un film d’une vingtaine de minutes : Le nom du feu.

Enfin mené à bien, Le Pont des arts, qui réunit notamment Denis Podalydès, Natacha Régnier et Olivier Gourmet, est présenté au sein de la section “Cinéastes du présent” du Festival de Locarno en 2004. Dès lors, Green alterne les formats, repassant avec succès au court avec Les signes (2006) et Correspondances (2007), avant d’aller tourner à Lisbonne La religieuse portugaise (2009), interprété par Leonor Baldaque, familière de l’univers de Manoel de Oliveira.

La Sapienza et Le fils de Joseph suivent au milieu des années 2010, précédant le documentaire Faire la parole en 2015. Green signe en 2017 En attendant les Barbares, primé au Festival de Gijón et s’appuyant sur un atelier d’art dramatique réutilisé en un film parlé, avant un nouveau court métrage, Comment Fernando Pessoa sauva le Portugal. Ce dernier est sélectionné dans de nombreux festivals internationaux (Clermont-Ferrand, Aix-en-Provence, Nice, Locarno, Vila do Conde, Rio de Janeiro, Mar del Plata…) et un nouveau projet de long est développé en 2020, associant Noodles Production et les Films du Fleuve : Atarrabi et Mikelats.

Eugène Green a en outre publié de nombreux livres, entre essais, romans et recueils de poésie.


// La critique

Après avoir, depuis vingt ans, réalisé en France des films hiératiques (par exemple Toutes les nuits, 2001), dans lesquels le cinéaste américain francophile demandait à ses acteurs de prononcer toutes les liaisons afin d’imposer un jeu non psychologique, Eugène Green se tourne à nouveau, à travers cette satire pince-sans-rire, vers le Portugal, pays habité par des cinéastes comme lui jansénistes.

Comment Fernando Pessoa sauva le Portugal se fonde sur la monstration (les lieux : un clocher, une salle de banquet, des bureaux) et le déploiement de plans fixes et frontaux (la caméra s’anime au bout de vingt minutes seulement, lorsque l’on retourne à la nature et que l’on vide les bouteilles de Coca-Cola). L’argumentaire est éclaté et biaisé dès le début : le personnage central est le poète portugais hors-normes Fernando Pessoa (1888-1935), qui écrivit en plusieurs langues et façonna un très grand nombre de styles, d’écritures et de pensées en se forgeant pas moins de soixante-dix hétéronymes. La période qu’il traversa vit la naissance et l’éclatement de très nombreux mouvements modernistes et avant-gardistes, qu’il visita et parfois plus que cela…

L’action est datée par Green à 1927. Pessoa y est un gratte-papier à qui son patron – qui le sait poète – demande d’écrire une “réclame” pour une nouvelle boisson venue des États-Unis : le “Coca-Louca” (“louca”, en portugais, est synonyme de “locura” : folie). Dès le début, Pessoa semble sceptique : il pense que cette boisson ne peut avoir de succès au Portugal, ce à quoi son boss rétorque qu’il ne faut pas mésestimer la puissance de la poésie pour en vanter les mérites. Un “imprévu” survient, qui autorise l’écrivain à se féliciter indirectement, à la toute fin du film, de son action en lançant pompeusement face à la mer : “Il est vrai que c’est une boisson infecte, j’ai donc sauvé le Portugal.

Eugène Green a travaillé méticuleusement sur le mariage entre poésie et publicité (très en vogue chez certains modernistes), engagement et désengagement, indifférence et panique des institutions à cette époque où idées nouvelles et fascisme rampant se côtoyaient et se toisaient.

Pessoa croit au pouvoir de l’écriture, à sa prédominance sur tout le reste. Il accepte donc la commande. Au lieu d’essayer d’immiscer de vains cas de conscience, Green convoque l’un des hétéronymes les plus connus de Pessoa, Álvaro de Campos, justement la part moderniste du poète. Les deux “hommes” dialoguent ainsi en champs/contrechamps et, lorsque qu’un plan bas montre leurs jambes dans le même espace, la formule est trouvée : “D’abord vous serez étonné, ensuite vous serez possédé1. Et une femme pose pour cette affiche publicitaire qui effarouche les autorités. L’utilisation du mot “possédé” effraie en effet le ministre de la Santé : de quelle forme de possession s’agit-il ? Et là, tout est bon à ce pouvoir autoritaire pour interdire la boisson, après l’avoir faite exorciser par un religieux.

Curieusement, chacun joue à cache-cache avec ses convictions dans cette farce sophistiquée : le patron, ruiné, regrette d’avoir fait appel à la poésie, tandis que Pessoa se réjouit que, grâce à lui et à son hétéronyme, le Portugal soit (momentanément ?) sauvé de cette boisson, mauvaise au goût, mais également à l’esprit lettré national. Les autorités ne savent pas qu’elles ont fait un coup pour rien : aucune censure ne peut neutraliser le Capital.

Raphaël Bassan

1. C’est Pessoa qui la trouve. Le cinéaste suggère que l’hétéronyme ne peut être que l’écrivain lui-même, sorte de double.

Réalisation et scénario : Eugène Green. Image : Raphaël O'Byrne et Lisa Persson. Montage : Valérie Loiseleux.
Son : Henri Maïkoff, Benoît De Clerck et Stéphane Thiébaut. Interprétation : Carloto Cotta, Diogo Dória, Eugène Green, Ricardo Gross, Manuel Mozos, Alexandre Pieroni Calado et Mia Tomé. Production : Noodles Production.

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