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02/03/2020

Remember Rosto : un Wrecker se souvient

En bonus exceptionnel et exclusif au dossier-hommage consacré à Rosto dans “Bref” n°125, le chanteur du groupe Thee Wreckers a écrit sur ce complice s'étant éteint beaucoup trop tôt, il y a environ un an.

The Devil had it all thought out
Condensed it into big black clouds
A huff and a puff and his belly came through
Oops.... There’s the Devil and he’s looking for you !
” (1995)
 

The Wreckers sont nés dans un petit pub de Leeuwarden, la ville où on s’est connu et où on a grandi. C’était au début des années 1990 : à l’époque, tout le monde jouait dans un groupe et il y en avait de nouveaux qui se formaient tous les jours. Rosto a accepté que l’on en créé un. En fait, on s’est mis d’accord pour que je rejoigne le sien – un vague projet qui s’appelait Ma-Ma Dog – et pour qu’il rejoigne le mien, The Rockers, un nom tellement classique et sans prétention qu’il pouvait dire tout et n’importe quoi. Il a proposé de renommer The Rockers en The Wreckers : le nom venait de “Wreck-A-Lula”, un chapitre de la “bible” qu’il avait écrite à l’école des Beaux-Arts quelques années plus tôt. Rosto adorait ce genre de concepts et était incapable de faire quoi que ce soit sans qu’il y ait un sens quelque part…

Il a été le leader fou et aventureux de The Press Darlings, le groupe dans lequel il a joué pendant son adolescence avec le futur “Wrecker” Folley et beaucoup d’autres. Au début, c’était des artistes punks fortement inspirés par Antmusic d’Adam & The Ants ou par les Sex Pistols, puis ils sont vraiment devenus un super groupe… Rosto a exploré de nouveaux territoires musicaux, le White Album des Beatles l’a longtemps fasciné. Il a fait évoluer le groupe musicalement et a fait sensation sur la scène locale : le “Circus” a fait son entrée, les musiciens et leur entourage portaient des vêtements d’artistes de cirque. C’était très fort du point de vue musical et très innovant pour l’époque. C’était intéressant. Dommage que le groupe se soit arrêté après seulement une poignée de représentations aux Pays-Bas. L’alchimie au sein du groupe a changé créant des conflits internes qui ont pris le dessus. Rosto a compris qu’il n’obtenait pas l’engagement dont il avait besoin, alors qu’il gérait tout…

Il n’a jamais pris de drogues et n’en a jamais eu besoin. Il était très intelligent, doté d’une imagination débordante, et il n’aimait pas que la drogue puisse altérer son esprit. Il détestait le haschisch et toutes les substances encore plus fortes ; par contre, ça ne le dérangeait pas que la plupart des gens de son entourage s’y adonnent. La consommation de drogues était très présente au quotidien. Je suis moi-même tombé dedans pendant une période sombre de ma vie. C’est là que je me suis disputé avec Rosto et mes anciens amis, et cela ne m’a rien apporté… J’ai finalement réussi à me libérer de tout ça et The Wreckers sont apparus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


On a validé le nom du groupe, on a fait un premier concert et puis il a fallu rapidement présenter quelques titres pour évoluer (la plupart des groupes fonctionnent dans le sens inverse…). C’était autour de l’année 1993. À cette époque, notre leader était une “diva” sensuelle et le premier show, à Balk, a été une explosion de bruit et de chaos. On est parti de là. On s’est mis à enregistrer et à vendre des cassettes arborant une infirmière sexy sur un fond de couleurs magenta, bleu et jaune, tout en changeant le champ musical de chaque cassette. Après avoir passé plusieurs années à vendre ces cassettes et à faire des reprises, on a fini par s’ennuyer. Il fallait faire évoluer le groupe dans une autre direction et travailler sur nos propres morceaux. On jouait déjà quelques morceaux du groupe de Rosto, Ma-Ma Dog, et on allait bientôt en écrire pas mal d’autres à nous.

Pendant une tournée en Hongrie, Rosto s’est mis à écrire des paroles scintillantes, sur des images évocatrices. On ne savait pas trop ce qu’il préparait, mais il a sonorisé ces “chroniques de voyage”, nous expliquant que le but n’était pas tant de livrer un “message”, mais plutôt de convoquer des vers qui sonnaient bien, des images poétiques (et pendant quelques années, il a distillé des histoires à partir de ces paroles-là, créant ainsi la base de la série Mind My Gap). On a travaillé sur plusieurs chansons à partir des paroles des chroniques de voyage. Sur des arrangements très simples, on a joué des chansons telles que The Open HorizonFoggy Crosstalk et Blinddate Garage. On faisait des concerts ici et là, mais il s’écoulait beaucoup de temps entre deux concerts. On a progressivement abandonné l’idée d’être un groupe qui se produisait sur scène, sachant que l’on pouvait être bien plus forts en organisant nos idées et en nous concentrant sur les enregistrements.

Au cours des dernières années, Rosto s’est aventuré de plus en plus dans la réalisation de films. Il a réalisé des vidéos dans le style “guérilla” pour The Wreckers, mais aussi une vidéo animée pour Beheaded, l’hymne de l’épouvantail Langemanne issu du répertoire des Ma-Ma Dog. Il a également créé d’importants succès visuels et musicaux pour la télévision, comme la série Dutchland pour laquelle il a confié la musique aux Wreckers ou lors du festival annuel Pinkpop, ce qui lui a permis de voir quelques-uns de ses groupes préférés sur scène tout en travaillant. En attendant, malgré plusieurs bons morceaux, The Wreckers n’avançaient pas. Les incessantes répétitions et sessions d’enregistrement ont fini par peser. À la fin des années 1990, le groupe a été mis en stand-by, même si Rosto n’a jamais cessé de développer son univers, dans lequel vivaient Langemanne et Virgil, ainsi que Diddybob et Buddybob, et aussi la très méchante baleine, pour n’en nommer que quelques-uns. Tout doucement, la saga Mind My Gap a évolué, autant d’“histoires sans queue, ni tête” inspirées des chroniques de voyage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Au tournant des années 2000, Rosto a commencé à explorer les possibilités d’internet. Mind My Gap a démarré comme une série en ligne dans laquelle chaque épisode présentait Diddybob et Buddybob voyageant à travers le temps et l’espace et se perdant au croisement de quelque paysage. Quand je suis revenu dans le groupe, les morceaux créés par The Wreckers ont été réarrangés pour accompagner les histoires et avec chaque nouvel épisode, l’univers de Mind My Gaps’est développé, attirant davantage de fans à travers le monde.

Rosto a également réalisé le clip animé – primé – The Dark pour la rockeuse hollandaise Anouk, dans lequel The Wreckers, entres autres, prêtent leurs corps vêtus de costumes gris pour soutenir les multiples têtes de la chanteuse. Plus tard, il a aussi réalisé pour elle un autre clip tout aussi surprenant.

Mind My Gap a aussi donné naissance au premier court métrage, The Rise And Fall Of The Legendary Anglobilly Feverson, qui utilise des techniques complexes d’animation avec un superbe rendu et dans lequel on entend à nouveau la musique des Wreckers. Le groupe s’était de nouveau réuni pour jouer au mariage d’un ami, mais il est rapidement retourné à ses propres compositions. Ils étaient déterminés à enregistrer les nombreux morceaux inachevés qu’ils jouaient, donc ils se sont mis à nouveau à réarranger, répéter et enregistrer ces morceaux, avec l’aide du producteur Thijs.

Cette aventure a continué pendant quelques années. Sur un plan personnel, il m’a été de plus en plus difficile de suivre le rythme de Rosto et d’être aussi inspiré que lui. Les choses ont encore changé. L’existence des Wreckers reposait principalement sur les projets de Rosto, dans lesquels la musique jouait toujours un rôle important, mais la musique en plus de la réalisation, cela faisait appel à beaucoup plus que les Wreckers. En 2003, lorsque je lui ai annoncé que je sentais le besoin de quitter le groupe, il n’a pas voulu me laisser partir. “Ne pars pas, m’a-t-il dit, prends ton temps et reviens si ça te dit. On ne peut pas être les Wreckers sans toi ni ta voix », m’a-t-il expliqué. Il avait raison, donc l’aventure a continué et j’ai juste levé le pied. J’ai ainsi participé à de nombreux super films et sessions, parfois pour jouer, d’autres fois pour faire des voix-off ou chanter : Jona/Tomberry, Le monstre de NixLonely Bones, entre autres.

 

 

 

 

 

 

 

 

 


The Wreckers ont fait d’autres sessions d’enregistrement avec Thij et ont terminé en 2014 d’enregistrer tout ce qui avait été écrit. L’idée était de sortir la musique des Wreckers – devenus à ce moment-là Thee Wreckers (à cause d’un problème de copyright, “the” est devenu “thee”) – avec la bande dessinée Mind My Gap. Ce projet sortira enfin en 2020, grâce à l’aide financière d’une poignée de fans de Rosto à travers le monde. Quel dommage que l’homme qui a lui-même orchestré ce projet ne puisse pas en être témoin. Il est mort au mois de mars 2019. Cela a été un coup très dur pour tous ceux qui le connaissaient et qui avaient travaillé avec lui. Il n’était pas prêt à nous quitter et travaillait, juste avant de partir, sur le projet d’un long métrage à partir de Mind My Gap et sur le scénario de Return To Nix, mais malheureusement quelque chose de plus grand que lui en a décidé autrement…

J’ai toujours chéri l’idée que, plus âgés, les Wreckers se retrouveraient pour jouer ensemble des vieilles chansons et travailler sur de nouveaux projets. Un peu comme des “Buena Vista Wreckers”. Je n’en ai malheureusement jamais parlé à Rosto, donc je ne sais pas si ça l’aurait intéressé, mais probablement que oui… Il adorait jouer et à chaque fois que l’on se voyait, nos conversations tournaient toujours autour de nos récentes trouvailles. Il avait lu une super biographie de Pete Townshend, avait adoré les clips Jonesy’s Jukebox de l’ancien guitariste des Sex Pistols, etc.

Maintenant qu’il ne reviendra plus, il nous reste les doux souvenirs de notre ami et quand je pense à tout ce que l’on a fait ensemble, je porte un nouveau regard sur les choses incroyables qu’il a initiées, et je suis stupéfait qu’il y soit parvenu. Avec le temps qui passe, l’idée qu’il ne soit plus là est devenue surréaliste. Ces dernières années, on ne se voyait pas si souvent, car on était tous les deux occupés en permanence. Mais on prenait des nouvelles dès que l’on avait un peu de temps. Maintenant, ça fait trop longtemps… So long, Daddy

Walley Van Groningen

Traduction : Claire Chauvat

Photo de bandeau : No Place Like Home de Rosto (2008).
Photo ci-dessus : Lonely Bones de Rosto (2013). 

À lire aussi : 

- La “Thee Wreckers Tetralogy” sort dans les salles françaises à partir du 4 mars 2020.