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22/06/2020

Paris-Brest et ses 20 bougies !

La société Paris-Brest Productions fête en 2020 ses deux décennies d'activité, ce qui méritait bien de reprendre et compléter le papier qui avait été publié dans “Bref” à l'occasion des 10 ans du label…

D'un anniversaire à l'autre, nous publions d'abord à nouveau l'interview d'Olivier Bourbeillon qui figurait dans Bref (n°87, mai 2009), sous une forme légèrement remodelée :

Genèse

Comme je faisais les plans de financement de tous les films que je réalisais, depuis le premier en 1983, j’étais comme Monsieur Jourdain : je faisais de la production sans le savoir ! J’avais approché ce métier dans le cadre de Lazennec Bretagne, qui avait été ouverte à Rennes par Alain Rocca en 1989 : je ne m’occupais pas de production artistique, mais j’y amenais des réalisateurs. Le jour où la société a disparu, il m’est apparu naturel de créer ma propre structure, Paris-Brest Productions, dont je me suis occupé dès lors à temps plein. 

Produire en Région

La volonté était de développer à partir d’une région, la Bretagne, un tissu à la fois artistique et économique. Et que de jeunes cinéastes puissent débuter, comme moi, à vingt-cinq ans. Le cheminement était logique et je ne me suis pas posé la question, vivant à Brest, de m’installer ailleurs… D’un point de vue professionnel, je n’avais pas de crainte particulière sinon celle d’être pris pour le “Breton du coin”, mais ceci est passé depuis longtemps… Être loin constitue même un atout et échapper au microcosme parisien donne un certain recul. Ce qui ne m’empêche pas d’être à Paris presque chaque semaine et il n’y a aucune distance vis-à-vis du milieu : tous nos films ont par exemple été diffusés par une chaîne. 

Réalisateur/producteur

Il y avait dès le départ la volonté d’être maître de son destin et de faire soi-même le travail. Pour un réalisateur, il n’y a que trois cas de figure : avoir un producteur attitré, aller de boîte en boîte ou créer la sienne ! Être son propre producteur donne un autre point de vue. Mais je ne considère pas ce métier différemment du poste de directeur du Festival de Brest que j’exerçais auparavant, jusque vers 1995 : il s’agit toujours de choisir des films, sauf que là, ils ne sont pas encore faits ! Mais le point de vue artistique reste le même.

Ligne éditoriale

Pour qu’une boîte vive, il faut déterminer une ligne et la suivre, c’est ce qu’on essaie de faire, au sein de ces “films du milieu” selon l’expression de Pascale Ferran. J’ai l’habitude de dire que je produis plus des personnes que des films. On personnalise beaucoup les rapports avec les gens qui font les films, afin de donner cette identité propre. Il y a souvent des évidences : on a spontanément envie de travailler avec certains et que leur film existe. La démarche n’est pas, comme chez d’autres, aux films à la queue leu leu. Je souhaite vraiment que Paris-Brest soit identifié à une ligne et à des titres précis.

Fidélités

La première année, il y a eu mon film Une femme dans la rueMonette de Marie Hélia (photo ci-dessus) et Les Filles du 12 de Pascale Breton, qui était la première réalisatrice “extérieure” – nous l’avions rencontrée alors qu’elle faisait pour sa part des Paris-Lorient ! Notre horizon s’est élargi au fil des rencontres et on ne travaille actuellement qu’avec une minorités de cinéastes “régionaux” : Sonia Larue est parisienne et si elle est venue s’installer en Bretagne, je n’y suis pour rien ! 

Au mileu des années 2000, ily a eu le beau succès des Princesses de la piste, avec une quinzaine de prix en festivals,  il s'est passé quelque chose et de nouvelles fidélités se sont instaurées, avec Marie évidemment, mais aussi Catherine Bernstein (avec qui on a déjà fait trois films) ou Sylvia Gillet (sur deux films récents successifs). Une famille s'est constituée, avec beaucoup de femmes !


Mer d'Olivier Broudeur (2017)

Et une nouvelle salve de questions se devait naturellement de suivre, dix ans après…

Comment faire aujourd'hui du court et du long en même temps ?

Ce n’est pas la même taille du bain ! Alain Rocca disait “petit bain” pour le court et “grand bain” pour le long, où il faut apprendre à nager. Donc ce ne sont pas les mêmes disciplines… Le court métrage s’apparente à de la formation professionnelle, avec l’occasion de voir comment on bosse ensemble. Je m’attache de plus en plus à la lecture, où beaucoup de choses se jouent. Je trouvent qu’il devrait y avoir des résidence non pas d’écriture, mais de lecture ! Les écrivains sont des grands lecteurs avant d’écrire… Donc la question du scénario en court me paraît en jachère. Il y a beaucoup à faire.

Le long ? Malheureusement, les critères artistiques ne sont pas toujours prépondérants. Un très beau scénario peut ne jamais se faire, tandis qu’un mauvais… hmmmm… On formate à mort, face à des inquiétudes de beaucoup de gens. Personnellement, je trouve qu’il y autant de mauvais films dans l’art et essai que dans le commercial, car il y a des standards, des modes… Et Pascale Ferran avait (et a toujours) raison sur les films du milieu ! Donc le long, j’y vais avec modération, trop sans doute, mais je me soigne, avec quelques projets hors du commun. “Bigger than life”, disent les Américains, et ils ont bien raison. Comme j’ai toujours dit que je ne voulais pas faire Mimie Mathy à Plougastel ou Ducobu plante des choux, je préfère ne pas faire ou attendre…

Mais côté longs, j'ai peu de regrets, finalement… Il y a eu en 2007 l’expérience heureuse de Microclimats (photo ci-dessous), une Avance sur recettes après réalisation et une belle presse nationale… Et puis l’aventure de L’équipier de Philippe Lioret, avec mon ami Christophe Rossignon, tourné à Ouessant et en pleine mer : magnifique ! Il y a eu aussi, avec Haut et court, La fille de Brest d’Emmanuelle Bercot, toujours inspirée par la Bretagne, sur cette histoire terrible du Médiator, avec l’unique Sidse Babett Knudsen. À ce propos, on continue l’histoire avec un film documentaire d’Anne Richard sur Irène Frachon, la lanceuse d’alerte. En pleine crise sanitaire ! C'est compliqué, mais passionnant…

Quel regard portez-vous sur les nouvelles conditions de production et de diffusion de la dernière décennie ?

On constate qu'il y a de plus en plus de films, avec les autoproductions en sus – merci le numérique  ! Il y a de plus en plus de réalisateurs et de producteurs.… 30 % de producteurs en plus par an, dit le CNC !!! Et moins 40 dans 5 ans ?

Comme dans le secteur de l'édition, il y a un côté consommation d’images qui m’effraye. Les cinéastes qui surnageront là-dedans seront peu nombreux dans 20 ans. Tout va trop vite et le numérique a accéléré nos vies, mais pas toujours l’intelligence.

Il faut être solide pour faire ce métier : psychologiquement, physiquement. Je vois des CV de gens – réalisateurs ou producteurs – faisant leur premier court et affichant 3 projets de long métrages qui, sans doute, ne se feront jamais ! Donc la piscine risque de se faire cimetière si on continue comme ça…

Considérez-vous avoir joué un rôle pionnier en Bretagne avec la multiplication du tissu de production, notamment à Brest ?

C’est drôle : il y a 20 ans justement, nous étions moins de 10, et là nous sommes une petite trentaine… La Bretagne a souvent été un terrain vif pour les films, car c'est une terre de culture, avec des caractères bien trempés, comme on dit. Dès le début du siècle, la Bretagne a attiré les cinéastes, surtout le Finistère !

Brest, bien sûr, est notre phare, avec le Festival du court métrage et des nouveaux, comme Les 48èmes rugissants ou Les Films de Rita et Marcel. À suivre… Inventons encore !

Que retiendriez-vous principalement de votre production courte des dix ans écoulés ?

Si je devais retenir quelques films dans la dernière décennie, je citerais Mer d’Olivier Broudeur, un incroyable film, sans dialogues, où un homme se bat contre les éléments. À voir sur grand écran !

Et aussi Voir le jour, un premier film osé, signé François Le Gouic (photo ci-dessous), où un bébé devient un homme et meurt à la fin du jour… Un pari réussi, avec des acteurs intenses comme Olivier Bonnaud, vu chez les Dardenne, et la magnétique Maud Wyler, la  “star” de Perdrix d'Erwan Le Duc, selon moi l'un des derniers premiers longs enthousiasmants…

Je citerais ensuite le moyen métrage documentaire Au kiosque, citoyens ! de Nadine Naous (photo ci-dessous), tourné pendant la dernière élection présidentielle avec une belle énergie, autour de la question du vote des étrangers. Et aussi Les chevalières de la table ronde de Marie Hélia, sur le féminisme, qui a mené une belle vie et qui restera…

Quelles sont pour l'avenir les perspectives de la troisième décennie d’existence du label Paris-Brest ?

Disons qu’il y aura toujours des cinéastes de 20 ans et qu'il faut grandir ensemble. Même s'il est parfois lassant de répéter les même choses : il y a un côté “baby-sitter” dans le court, mais cela demeure un endroit absolu pour la liberté.

Dans nos cartons, nous avons un nouveau court avec Antonin Peretjatko (dont j’aurai produit le premier “film anarchiste en 3D”, Panique au Sénat), une première fiction réjouissante avec Floriane Devigne (Les chiens), un long métrage avec Sylvia Guillet et son monde fantastique et un projet fou avec Abd al Malik, autour de Boris Vian et en hip-pop ! Et un long métrage documentaire de Marie Hélia sur cent ans d’images de la Cinémathèque de Bretagne, qui seront envoyées… dans l’espace !

Pour résumer, ce qui est formidable dans ce métier est de faire ce que l’on a encore jamais fait : le cinéma est une aventure humaine, artistique, politique, donc vive les histoires tout court !

Propos recueillis (par mail) par Christophe Chauville

Photo de bandeau : Hasta luego de Claire Barrault (2019).

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