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25/01/2019

Disparition : Jonas Mekas (1922-2019)

Mercredi 23 janvier 2019 s'est éteint Jonas Mekas, à l'âge de 96 ans. En hommage à cet artiste majeur, nous avons décidé de republier en ligne cet article paru dans “Bref”, signé Raphaël Bassan : “Jonas Mekas : le fédérateur”.

Par ses activités multiples (cinéaste, critique,  distributeur de films, créateur d’une esthétique et organisateur de structures de diffusion indépendantes), Jonas Mekas est à la fois la conscience, le fédérateur, le philosophe et le chroniqueur du cinéma expérimental américain.

Années de formation

Il parachève le travail de Maya Deren en fondant, en 1962, la Film-Makers’ Cooperative qui jouera un rôle capital dans la constitution du mouvement underground américain. Il crée, avec son frère Adolfas, la revue Film Culture (1955) et assure la rubrique “Movie Journal” dans The Village Voice (1958-1976)1. Il légitime le “journal filmé” en tant que genre majeur du cinéma d’avant-garde et lui trouve un langage approprié (à base de collage, ou cut-up visuel, mais débarrassé de tout symbolisme) pour réfléchir sur son destin personnel d’exilé, d’artiste, de découvreur d’une certaine Amérique. Il bricole, en même temps, des portraits d’amis, d’abord des déracinés comme lui, puis des membres de l’avant-garde américaine et internationale et des hommes de culture, tels Henri Langlois ou Hans Richter.

Jonas Mekas est né en 1922 dans le village de Semeniskiai en Lituanie. Journaliste et poète dès les années 1940, il connaît avec son frère Adolfas les camps allemands, puis ceux des personnes déplacées, après guerre, avant de débarquer à New York le 29 octobre 1949. Il avoue n’avoir guère vu de films avant 18 ans et avoir fraternisé pour la première fois avec une œuvre cinématographique en découvrant Le trésor de la Sierra Madre de John Huston (1948) dans le camp américain de Wiesbaden. Il se souvient aussi avoir regardé avec déplaisir Les anges marqués / The Search (Fred Zinnemann, 1948), détestant son aspect artificiel dans l’évocation du sort des personnes déplacées. En réaction, il écrit des scripts sur ce qu’il voit – mais le camp n’est pas l’endroit idéal pour faire du cinéma.

Lorsqu’il arrive à New York en 1949, il se précipite au MoMA (Museum of Modern Art) et se constitue une solide culture cinématographique. Il achète une caméra Bolex 16 mm et filme la communauté d’émigrés lituaniens du quartier de Williamsburg. Son parcours oscille, et oscillera, entre la volonté de témoigner du quotidien immédiat (ses films sont souvent classés “documentaires”) et son désir d’être présent là où s’élaborent les parties les plus vives de la culture. En 1953, il commence à montrer des films. Il aide d’abord une amie, Dorothy Brown, à organiser des projections hebdomadaires dans son loft.

Puis rencontre des pionniers, Gideon Bachmann – que l’on voit dans Lost Lost Lost et Walden (Diaries, Notes and Sketches), et qui écrira ensuite des textes remarquables sur Pasolini – ou Amos Vogel (auteur d’un livre capital, Le cinéma art subversif, chez Buchet/Chastel, 1977). À la même époque, il fait la connaissance de Markopoulos, personnalité qui le marque durablement.

L’invention du journal filmé

Il tourne, comme on fait des esquisses ou prend des notes, des scènes de la vie quotidienne et d’autres séquences avec ses nouveaux amis  artistes. Ce brassage et ce métissage marqueront, à jamais, son style et son regard : il fera de New York, puis de la planète artistique internationale, un vaste village. Il n’est pas rare qu’il accomplisse, dans un film, un détour par une ville pour prendre des nouvelles d’un ami anonyme ou non (Kubelka ou Brakhage).

Après une tentative de montage de ce matériau, en 1953, destinée à montrer la dure condition de vie de ses compatriotes2, il s’installe à Manhattan, suit les cours de Hans Richter, croise artistes, écrivains et cinéastes, et fonde la revue Film Culture pour défendre un cinéma d’auteurs.

S’il archive les futures pages de son journal filmé depuis son arrivée aux États-Unis, Mekas ne semble pas vouloir les adresser à un public et encore moins les organiser en ensembles signifiants.

C’est avec le temps qu’il se met à regarder de plus en plus souvent ses rushes, à penser à les monter. Il n’y viendra qu’en 1967, quand un responsable de festival, Gerald O’Grady, lui demande un film. Ce seront les prémices de Walden, son travail le plus connu, qui évoque le temps d’une avant-garde florissante. Il s’y dépeint en artiste avant de faire retour sur l’émigré. Le film sera achevé deux ans plus tard.

Tardivement, en 1976, sous le titre Lost Lost Lost, il monte les pages de son journal qui concernent ses années d’apprentissage aux États-Unis (1949-1963). Les plans du début sont quasi documentaires, en noir et blanc. Petit à petit, passant des images nostalgiques des émigrés aux portraits d’artistes, la couleur apparaît et le style se précise : le filmage est fluide et mobile, il croque une scène, une personnalité, par une mosaïque de visions brèves (gros plans ou plans éloignés, recadrages, montage hâché). Amorces ou fins de bobines sont laissées dans la version finale et font partie de la texture inimitable de l’œuvre. L’ensemble des journaux filmés est organisé dans une optique proche de la narration : les films sont intertitrés par mini-chapitres et, souvent, la voix traînante du cinéaste commente les faits.

Avant cela, il se consacre à la défense du film d’art et essai, estimant qu’il faut lutter contre l’hégémonie hollywoodienne. Il pense à un cinéma proche de la Nouvelle Vague française et fonde, dans cette optique, en 1960, le New American Cinema Group, avec, entre autres, Shirley Clarke et Peter Bogdanovich. En 1961, il réalise Guns of the Trees, ou la déambulation de deux couples (un blanc et un noir) dans Greenwich Village. En 1964, il dirige The Brig, sur le sinistre sort de marines dans une prison de haute sécurité, version condensée d’une pièce créée par le Living Theatre.

Vers 1960, ses positions sur l’expérimental changent. Il comprend que plusieurs membres du New American Cinema Group ne pensent qu’à faire carrière. En 1961, la mort de Maya Deren le rapproche un peu plus de sa tribu.

 

 

 

 

 

 

 

L’année suivante, il découvre, fasciné, le  travail de Brakhage. Il fonde alors la Film-Makers’Cooperative qui prend en dépôt et loue les films expérimentaux. Il poursuit en créant, en 1964, la Film-Makers’Cinematheque (consacrée à la conservation des films indépendants) puis, en 1970, l’Anthology Film Archives qui adjoint aux films expérimentaux les grands classiques (Eisenstein, Cocteau, Vertov) pour montrer les parentés et les filiations, en opposition au cinéma hollywoodien. En 1964, il est arrêté pour avoir montré Un chant d’amour de Jean Genet et Flaming Creatures de Jack Smith.

Ce travail dans le mouvement underground a des répercussions sur sa création. Après quelques petits films impressionnistes (Notes on the Circus ou Cassis, 1966, tous deux réintégrés en tant que fragments dans la vaste saga des journaux filmés), Mekas monte son premier journal filmé : Walden (Diaries, Notes and Sketches) (1969) qui concerne les années 1964-1968, une période de bouillonnement créatif. He Stands in a Desert Counting the Seconds of his Life montre les années 1968 à 1985. Les principaux noms de l’avant-garde (Sitney, Brakhage, Kubelka, Snow) sont présents, mais le film n’est pas un manifeste. Tous sont filmés dans l’intimité – souvent les intertitres ne mentionnent que leur prénom –, comme une grande famille. Lost Lost Lost, Walden et He Stands in a Desert Counting the Seconds of his Life constituent l’épicentre de l’œuvre mékasien. Un document de neuf heures sur la vie artistique, sociale, utopique d’une certaine Amérique qui voulait changer la vie à travers l’art, vivre dans et avec l’art. He Stands in a Desert Counting the Seconds of his Life n’a plus la spontanéité des débuts, car désormais tout a été organisé dans la tête de l’auteur au tournage même. Il ne part plus, au sein de ses archives, à la chasse aux souvenirs comme à l’époque de Walden. Il est devenu reporter plutôt qu’archéologue.

Certains plans sont utilisés (ou réutilisés) pour structurer une aventure particulière, celle de ses retrouvailles avec sa famille dans Reminiscences of a Journey to Lituania (1972). Après vingt-sept ans d’absence, Mekas retourne sans son village natal. Il y filme ses amis, sa mère, divers lieux de son enfance. Des plans du début des années 1950 à New York parmi les émigrés, et d’autres de Vienne en 1971, avec son ami Kubelka, enserrent la partie centrale “flashée” en une série de courtes séquences en Lituanie. Il y livre, comme un traité poétique, son inimitable art du fragment, en une série de saynètes particulièrement réjouissantes.

Les portraits

Il réutilise aussi ses matériaux pour tracer de lyriques portraits d’amis : Scenes From the Life of Andy Warhol (1990, un hommage au compagnon qui vient de mourir) ou Zefiro Torna or Scenes from the Life of George Maciunas (1992).

Birth of a Nation (1997) – de 1955 au milieu des années 1990 – est une œuvre militante à sa manière, toujours pointilliste, qui transforme les amis artistes de l'auteur en citoyens d'une nation autonome. Il y a Robert Frank, le cinéaste photographe, riche d’une œuvre hélas peu montrée, mais aussi Roberto Rossellini, Chantal Akerman,  Marcel Hanoun pour qui Mekas a toujours éprouvé une forte admiration, Allen Ginsberg, et enfin le méconnu Piero Heliczer, un des premiers, dans années 1960, à montrer des films underground à Paris.

As I Was Moving Ahead Occasionally I Saw Brief Glimpses of Beauty (2000) – gigantesque ode de deux cent quatre-vingt-huit minutes –, est une sorte de bilan où le patriarche tente de déconstruire sa vie et son œuvre (regrets et amertume y transparaissent plus qu’avant). Il revient sur les portraits d’amis, mais laisse une grande place à sa biographie, montrant ses joies de jeune père à travers les premiers pas de sa fille. Personne mieux que lui n’a su dramatiser et magnifier les moments ordinaires de l’existence.

Raphaël Bassan
Article paru dans Bref n° 52, printemps 2002.

1. Ces articles et chroniques sont disponibles en français dans Ciné Journal, un nouveau cinéma américain 1959-1971, traduction et préface de Dominique Noguez, Paris Expérimental, 1992.
2. Ce film, Ar buvo karas ? Was There the War ?, commenté en lituanien, est finalisé en 2002.

 

BALISES ET REPÈRES POUR JONAS MEKAS

Jonas Mekas, films, vidéos, installations (1962-2012), “catalogue raisonné” conçu par Christian Lebrat et édité par Pip Chodorov, textes de Benjamin Léon et Émeric de Lastens, Collection “Outils”.

Pour compléter et documenter la quasi-intégrale de l’œuvre cinématographique et vidéographique que le Centre Pompidou consacra à Jonas Mekas cet hiver, l’éditeur Paris Expérimental inaugure sa nouvelle collection, “Outils”, avec la publication de deux opus didactiques sur les activités multiformes du pionnier, dont nous retenons le “Catalogue raisonné”.

Jonas Mekas, films, vidéos, installations (1962-2012) répertorie toutes les œuvres (en tous formats) que le cinéaste a retenues (ce dernier revient souvent sur son travail, le modifie et enlève certains travaux) à ce jour. L’ouvrage s’ouvre avec Guns of the Trees (long métrage en 35 mm et quasi narratif, construit sur le modèle des nouvelles vagues internationales de l’époque) et se clôt sur Reminiszenzen aus Deutschland, qui nous informe sur la période allemande de Mekas (1944-1949), quand le jeune homme a dû travailler dans des camps de personnes déplacées. Photos d’époque, plans en 16 mm rapportés d’un précédent voyage en 1971, sont montés en vidéo numérique en 2012. On croise Cassis (1966), tourné en 1966, et où l’auteur commence à mettre en pratique sa technique de la “giclée cinématographique” et, bien sûr, ses célèbres journaux filmés : Walden (monté en 1969 avec du matériel filmé entre 1964 et 1968) ou Lost Lost Lost (1976), sorte de préquel au premier journal, conçu cette fois avec des stock-shots tournés entre 1949 et 1963 où, contrairement à Walden, consacré majoritairement aux amis artistes du cinéaste, il évoque les temps difficiles de ses débuts d’exilé à New York.

Mekas récupère souvent des séries de plans pour les recontextualiser dans des films aux finalités diverses : Ar buvo karas ? Was There a War ? (2002), commenté en lituanien, reprend des séquences de Lost Lost Lost, en rajoute d’autres issues de son chûtier, et réalise un film entièrement centré sur sa vie d’immigré entre 1949 et 1952. Aux journaux filmés succèdent des portraits d’amis : Notes for Jerome (consacré à son mentor Jerome Hill, alors récemment décédé, 1978 ; Happy Birthday to John, hommage à John Lennon, 1996), et/ou des œuvres composites comme le génial Birth of a Nation (1997) ou se formalisent cent soixante brefs portaits d’amis et de proches (Henri Langlois, Peter Kubelka, Gregory Markopoulos, Claudine Eizykman, Marcel Hanoun ou La Monte Young). C’est le “vrai pays” du cinéaste, avec ses amis-citoyens, habitants virtuels de ce phalanstère idéal. Chaque œuvre est accompagnée d’un commentaire de Mekas sur les raisons (diverses) de sa conception.

Pour chaque film, sont répertoriés les archives muséales qui en possèdent des copies, les distributeurs, indépendants ou institutionnels qui les diffusent,  et les formats de tournage (35 mm, 16 mm, vidéo anagogique ou numérique), de montage et de finition. Mekas passe, assez tôt, et sans état d’âme, à la vidéo (Self-portrait, 1980) tout en hybridant les supports par la suite. (RB)

Paru dans Bref n°107, mai 2013.

Remerciements à Mathilde Bila et à Pip Chodorov.
Photo de bandeau : Jonas Mekas at book signing in Paris, janvier 2018 (photo de Wei Gao).
Photos textes : Jonas Mekas and Cat in New York, 2017 (photo de Wei Gao) ; Walden ; This Side of Paradise ; Réminiscences d'un voyage en Lituanie.

De nombreux films de Jonas Mekas sont édités chez Re : voir, certains en coédition avec Potemkine.
Tout le détail de sa filmographie est à retrouver ici.