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29/03/2020

Des nouvelles récentes de l’oncle d’Amérique d’Agnès Varda

Il y a un an, le 29 mars 2019, Agnès Varda s'en allait… Pour marquer la fin de cette première année passée sans elle, nous publions en guise d'hommage un texte qui nous été envoyé par Jacques Puy, conservateur au Centre Pompidou et à la Bpi, au sujet de Jean Varda, le fameux “Uncle Yanco” du court métrage du même titre.

En septembre 2019, je me rends par hasard au “Sausalito Art Festival”, dans cette petite ville proche de San Francisco, de l’autre côté du Golden Gate Bridge. Dans un parc se dressent des centaines de tentes blanches où les artistes locaux exposent leurs œuvres. Deux scènes sont dédiées à des concerts de rock. Je me dirige vers l’une d’elles où un groupe funky a pris place. Mon regard est attiré par un panneau sur lequel est écrit : “Help Save Our Varda”. Je me souviens qu’Agnès Varda, morte quelques mois auparavant, le 29 mars 2019, avait tourné dans les années 1960 un court métrage, Uncle Yanco, à San Francisco sur son “Oncle d’Amérique”. Tout à coup, la chanteuse s’arrête et déclare : “Si vous voulez nous aider à restaurer la mosaïque de Jean Varda servant de fond de scène, rendez-vous à la tente blanche, en face.

J’y vais, je suis accueilli par des gens sympathiques s’occupant de la vie culturelle locale. La tente est tapissée de quelques œuvres de Jean Varda et de coupures de presse montrant sa proximité avec des écrivains connus. J’apprends qu’il avait créé cette grande mosaïque pour un motel de San Francisco, le Villa Roma, “most elegant motor hotel and cocktail lounge,” construit en 1963 à North Beach et remplacé en 1990 par le Marriott Hotel. Varda avait été aidé dans sa réalisation par Alfonso Pardiñas. Ses amis de Sausalito avaient alors levé des fonds pour récupérer cette œuvre. La mosaïque avait traîné pendant six ans, puis fut érigée de façon permanente au sud du Marinship Park où se tient chaque année le festival d’art. Aujourd’hui, un appel aux dons est lancé. On peut envoyer un chèque à : “Sausalito Foundation, PO Box 567, SAUSALITO CA 94966” en précisant : “Varda restoration”. Ces habitants de Sausalito me parlent de Jean Varda. Je leur montre, sur mon appareil numérique, une photo que j’avais prise d’Agnès Varda à Paris au cours du festival Cinéma du réel, le 21 mars 2019, quand elle présentait, huit jours avant sa mort, son dernier film : Varda par Agnès

Agnès Varda en Californie 

À la fin des années 1960, Agnès Varda tourne trois films en Californie : deux documentaires, Uncle Yanco (22 min), en 1967 à Sausalito, et Black Panthers (30 min), en 1968 à Oakland, ainsi qu’une fiction, Lions Love (... and Lies) (1h50), en 1969 à Los Angeles. Elle réalisera plus tard deux autres films à Los Angeles : un documentaire, Mur murs (1h2) en 1980 et une fiction, Documenteur (1h03) en 1981. Son mari, Jacques Demy, y aura lui aussi tourné une fiction : Model Shop (1969).

À l’automne 1967, quelques mois après le “Summer of Love”, apogée du mouvement hippie à San Francisco, Agnès Varda est invitée dans cette ville pour présenter dans un festival son film Les créatures (1966). Elle sympathise avec Tom Luddy qui dirigeait alors la Pacific Film Archives (les Archives du film de l’Université de Californie, à Berkeley). Par la suite, Tom Luddy cofondera en 1974 le prestigieux Festival du film de Telluride (Colorado). Il vit à Berkeley, épicentre des révoltes étudiantes américaines de l’époque, et connaît le milieu artistique local. Il sera l’intermédiaire entre Agnès et le peintre Jean Varda (1893-1971). Agnès a dit un jour : “Je savais qu’il existait. Un voyageur m’en avait parlé, et j’avais lu Miller. Mais un nom, c’est peu de chose.” Elle tournera le film du 27 au 30 octobre 1967, quelques jours avant de rentrer en France.

Dans les faubourgs aquatiques de San Francisco vit un Grec sur une péniche. Il peint des villes célestes et byzantines. Il navigue sur une barque à la voile latine. Il reçoit des hippies et des contestataires dans son bateau-maison. J’ai découvert qu’il était mon oncle d’Amérique et quel merveilleux bonhomme il était” : ainsi Agnès présente-t-elle son personnage. Elle improvise en quatre jours le portrait de cet original, le tournage se passant principalement à Sausalito, “Gate 5” – un endroit appelé aujourd’hui “Varda Landing” –, sur sa maison flottante et bariolée. Elle filme à travers des gélatines colorées en forme de cœur, dans une mise en scène de comédie pop rappelant Jacques Demy.

Uncle Yanco, alias Jean Varda

Jean Varda raconte sa vie, discute avec ses amis hippies. Il commente également longuement ses tableaux que des proches font défiler derrière lui. C’est une amorce de catalogue raisonné et un gage de postérité pour cette œuvre. Agnès Varda porte sur son pullover violet des badges rouge ou orange où sont écrit : “He is greek”, “He is great” ou “I Like Uncle Yanco”. D’autres scènes montrent une sortie en mer sur le bateau du peintre en compagnie de ses amis. Le film parle de San Francisco, de la contre-culture, des manifestations contre la guerre du Vietnam, etc.

La première rencontre d’Agnès et de Jean est très mise en scène. Pour le souligner, plusieurs prises du même plan sont montées bout à bout. On y voit Tom Luddy présenter Agnès à Jean sur la passerelle du bateau de ce dernier. Le peintre dit : “Je suis Jean Varda, fils de Michel et cousin d’Eugène. Vous êtes la fille d’Eugène ?” et Agnès répond : “Oui”.

“Uncle Yanco” parle à Agnès de leur famille, qui s’est appelée Vardas, puis Varda. Le patronyme Varda apparaît au XIIsiècle. Il s’agit de Basile Bulgaroton, le massacreur de Bulgares… Est-il de la famille ? Rien n’est moins sûr. Cette référence ne semble pas emballer Agnès. Jean continue :“Je suis né à Smyrne, mais j’ai quitté Smyrne avant le sac, en 1913J’ai été à Paris après, puis en Amérique en 1939 et je suis là depuis 27 ans. Et je me rappelle, Eugène était enfant et puis on a rompu parce que nos voix/voies étaient tellement contradictoires. Dans la famille on pensait qu’un peintre, un artiste, c’était une espèce de hors-la-société, de saltimbanque, de voyou. Il n’y a pas eu de brouille officielle. Un ancêtre, Lucien, a eu quatre enfants : Michel, Théodora, Sylvestre et Jean.” Michel a eu sept enfants, dont Yanco. Jean, docteur, a eu quatre enfants, dont Eugène. Eugène a eu cinq enfants, dont Agnès.

Agnès Varda n’est donc pas réellement la nièce du peintre, mais une cousine… Jean Varda s’installe en Californie en 1940. D’abord à Big Sur et Monterey, puis en 1947 dans les environs de San Francisco pour enseigner à la California School of Fine Arts (devenue le San Francisco Art Institute).

Jean, Anaïs, Henry et les autres

Henry Miller quitte New York en 1930, à l’âge de 38 ans, pour Paris. Il y habitera jusqu’en 1939 et y deviendra un grand écrivain. En 1939, il voyage en Grèce puis rentre aux États-Unis en 1940 à cause de la guerre. Il séjourne régulièrement, dès 1944, à Big Sur et s’y installe durablement entre 1947 et 1963. Puis il passe les 17 dernières années de sa vie à Pacific Palisades (Los Angeles).

Dans son livre Souvenir, souvenirs (Remember to Remember, 1947), Miller fait le portrait d’artistes rebelles dans cette société de consommation américaine qu’il qualifie de “cauchemar climatisé”. Il écrit dans l’introduction : “J’ai une grande dette envers Jean Varda : la découverte de la région de Big Sur où je me suis établi depuis 1944.” Le premier chapitre s’intitule “Varda : le maître architecte” : “Depuis dix ans, Varda a pratiquement abandonné les brosses. Il fait maintenant du collage et de la mosaïque… Il a résisté à toutes les tentations, et ayant maintenant atteint la cinquantaine, il parvient à consacrer toute son énergie à la création… Les femmes sont attirées par Varda aussi naturellement que les abeilles par les fleurs. Il les enchante comme Orphée.

L’écrivain raconte les pérégrinations de Varda, mentionne qu’il a “commis trois tentatives de suicide”, qu’il “a toujours été un constructeur de bateau, sa première formation” ? Il ajoute : “Des esprits critiques prétendent que Varda vit dans un état de perpétuel chaos. Rien n’est plus éloigné de la vérité. Sa vie corrobore la théorie de Bergson selon laquelle la confusion est un ordre que l’on ne comprend pas… Un temps, il rêva de devenir moine.” Et il conclut : “Vous êtes le moine de la peinture. Vous êtes le métaphysicien de l’espace et de la couleur. Votre place est dans le monde, au milieu du chaos, de la laideur et de la corruption.”

Dans Big Sur et les oranges de Jérôme Boschen 1957, Miller évoque sa vie et ses amis : “En juin 1942, je suis venu m’installer en Californie. J’ai d’abord vécu plus d’un an à Beverly Glen, à deux pas d’Hollywood. C’est là que j’ai rencontré Jean Varda qui m’a persuadé d’aller lui rendre visite à Monterey. J’ai passé plusieurs semaines avec Varda dans sa Grange Rouge, puis, sur sa suggestion, j’ai fait le voyage de Big Sur…”.

Anaïs Nin, auteure amie de Henry Miller, écrit en 1974 dans Collages (édité avec La séduction du Minotaure: “Varda vivait à Sausalito sur un ancien ferry-boat aménagé, et traversait la baie sur son propre voilier ; aussi était-il surprenant de le voir arriver dans une vieille camionnette avec ses derniers collages pour une exposition : “Les collages n’ont pas le pied marin”. Il les débarqua devant la porte et les adossa aux rochers en plein soleil. Ils éclipsèrent le soleil, la mer et les plantes… Rien ne dure, dit Varda, à moins d’être d’abord transformé en mythe…

Un ferry nommé Vallejo

En 1948, Jean Varda et Gordon Onslow Ford, artiste anglais, achètent un vieux ferry-boat, le S.S. Vallejo, qu’ils amènent au nord de Sausalito. Le bateau servira d’atelier pour Gordon, d’atelier et de maison pour Jean. En 1961, l’écrivain qui popularisera le bouddhisme zen en occident, Alan Watts, prendra la place d’Onslow Ford sur le rafiot. Watts écrit : “Varda était un visionnaire qui considérait tout l’univers comme une manifestation de la lumière”. Varda fit de son bateau une sorte de salon de la contre-culture artistique où se croisèrent des artistes tels le poète américain Alan Ginsberg ou le peintre chilien Roberto Matta.

Une mosaïque découverte par hasard à Sausalito nous a entraînés nous aussi à bord du Vallejo, dans le sillage d’Agnès Varda et de son oncle d’Amérique. 

Jacques Puy

À lire aussi :

- Sur les courts métrages d'Agnès Varda, “Varda tous courts”, par Florence Tissot, de la Cinémathèque française.

- La disparition d'Agnès Varda, le 29 mars 2019.
 

Photos “Save Our Varda”, mosaïque de Jean Varda au Sausalito Art Fair et Agnès Varda à Cinéma du Réel : © Jacques Puy.