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Livres et revues
18/12/2017

Raymond Bellour à l’écrit et à l’oral

Deux ouvrages parus cette année permettent de rappeler l’itinéraire de Raymond Bellour.

Curieusement, alors que les publications de ce chercheur font autorité à une échelle internationale, aucune synthèse du parcours de Raymond Bellour et de ses apports à la théorie du cinéma n’avait été tentée. Cet entretien, mené avec une extrême rigueur par Alice Leroy et Gabriel Bortzmeyer, comble donc un vide, et le soin apporté par Bellour lui-même à la rédaction de ses propos fait de Dans la compagnie des œuvres une sorte d’autobiographie intellectuelle.

Comme la plupart des livres, on peut lire celui-ci selon différents régimes, dire qu’il s’agit de l’itinéraire d’un jeune Lyonnais, qui s’est cru un temps habité par le théâtre et est devenu cinéphile suite à sa rencontre avec Bernard Chardère. Pour mémoire, ce dernier a – entre autres – fondé la revue Positif, créé l’Institut Lumière et fut aussi producteur et réalisateur de quelques courts métrages.

Les premiers textes de Bellour paraissent à la fin des années 1950 dans la revue de la FFCC, comme celui, un de ses premiers articles, consacré à Monpti (œuvre quelque peu oubliée de Helmut Kaütner, avec Romy Schneider en tête d’affiche), dans Cinéma 59, n° 37 (juin 1959).

En 1961, il fonde la revue Artsept. Celle-ci a tenu trois numéros, le quatrième, dédié au western, sera recyclé, en l’étoffant, dans un volume de la collection 10/18 ; il a fait l’objet d’une réédition dans la collection Tel de Gallimard.

Apprenant l’existence du CNRS par Edgar Morin – il avait participé à un numéro d’Artsept ; on ne dira jamais assez l’importance de Le cinéma et l’homme imaginaire (1956) – Bellour postule avec un projet de recherche intitulé Le mot et l’image, qu’il qualifie avec le recul de « creux », et se retrouve engagé comme chercheur, grâce au soutien d’Étienne Souriau (philosophe, pilier de la filmologie).

Fort de cette assise professionnelle et financière, il va pouvoir s’atteler à un certain nombre d’études, publier des ouvrages, diriger des numéros de revue (en particulier Communications), concevoir des expositions, enseigner, contribuer, avec Serge Daney et quelques autres, à la création de la revue Trafic. Dans la compagnie des œuvres ne s’en tient pas au cinéma, mais évoque aussi bien sûr l’intérêt pionnier de Bellour pour la vidéo et son travail à propos de la littérature avec, essentiellement une passion pour la fratrie Brontë – je tiens Les hauts du Hurlevent « pour le plus beau roman du monde » dit-il –, Alexandre Dumas et Henri Michaux, avec pour ce dernier, des ouvrages, la direction du numéro des Cahiers de l’Herne et de l’édition des œuvres complètes dans La Pléiade.

Dans la compagnie des œuvres permet aussi de se familiariser avec – ou de réviser – plus de 50 ans de recherches en études cinématographiques, depuis les frottements avec la sémiologie, en passant par l’approche textuelle, la psychanalyse, l’irruption du philosophe Gilles Deleuze sur la scène théorique.

Pour autant, la démarche de Bellour n’a jamais épousé complètement l’une ou l’autre de ces fictions théoriques. On lui doit, pratique devenue canonique, la première analyse de film plan par plan – à propos d’une séquence des Oiseaux, publiée dans les Cahiers du cinéma n° 216, octobre 1969 –, à une époque où la VHS n’existait pas encore, et bien des études pionnières, caractérisées chacune par une approche particulière et détaillée, où la singularité de l’œuvre ou de l’extrait étudié, prime sur les conclusions théoriques qu’il en tire jusqu’à parfois même en obérer la teneur.

Il évoque ainsi, avec une pointe de déception, le peu d’écho reçu à ses hypothèses émises dans Mademoiselle Guillotine, consacré à Dumas, autour de sa proposition de « matrice symbolique », qui, notent les intervieweurs, jouait déjà à plein dans un analyse de L’Ève future, de Villiers de l’Isle-Adam, et dont il précise les liens avec ce qu’il a appelé le « blocage symbolique » au terme d’une analyse très détaillée de La mort aux trousses.

L’entretien revient sur chacun des ouvrages de Bellour, jusqu’aux deux sommes que représentent Le corps du cinéma et La querelle des dispositifs, sans pour autant se réduire, comme le précisent les auteurs, à l’égrenage de ses publications. Ils ont tenté, à travers ce parcours, « de dessiner le trajet plus secret des chocs causés par les œuvres, trajet constituant le revers ou la doublure d’une biographie intellectuelle » et ont pleinement réussi.

Il n’y est pas question de Pensée du cinéma, car publié depuis, avec un sous-titre, « Les films qu’on accompagne, le cinéma qu’on cherche à ressaisir », qui dit clairement les ambitions et le caractère parfois fugitif de l’analyse et de sa façon de se débattre avec la description de ce que le film travaille. Ce recueil de quelques textes, échelonnés sur plusieurs années, de différentes tailles et tonalités (le rouge dans Marnie, les « visages du dedans »…), s’attarde sur des passions de longues dates (Tourneur, Hitchcock, Hawks…) ou plus récentes comme Ritwik Ghatak – sur une proposition de Daney – sans oublier des attachements particuliers à Jean-Claude Biette, José-Luis Guerin, Harun Farocki, Philippe Grandrieux – plusieurs textes inspirants à son propos –, dans le droit fil de la biographie intellectuelle que dessine le livre d’entretiens.

Il n’y a pas de textes de Bellour dans la nouvelle livraison de Trafic, mais comme à chaque numéro un ensemble qui oscille entre actualité et articles plus intemporels. Marcos Uzal ouvre le bal avec un aperçu sur des productions récentes (F.J. Ossang, Serge Bozon, Guillaume Brac…) découvertes à Locarno, entrelacé avec une évocation de la rétrospective Jacques Tourneur. Il signale aussi la présentation d’un film posthume de Raoul Ruiz, tourné en 1990 et « dont Valeria Sarmiento a pu terminer le montage après que le négatif eut été retrouvé plus de vingt-cinq ans après le tournage ». La Telenovela errante, suite de sketches tournés avec trois francs six sous, « repose, écrivait Ruiz, sur l’hypothèse que la réalité chilienne n’existe pas, mais consiste en un ensemble de soap operas ».

De cette réflexion sur le simulacre, Uzal déclare que, s’attendant à voir un film mineur de Ruiz, il a au contraire « découvert l’un de ses plus grands films des années 1990, et l’un des plus drôles de toute son œuvre. »

Côté actualité encore, on citera aussi, dans ce Trafic n° 104, un petit ensemble consacré à Samuel Fuller, lié à la rétrospective qui se tiendra à la Cinémathèque française du 3 janvier au 15 février, et des souvenirs de François Dumont à propos de l’Afrique de Jean Rouch à l’occasion du centenaire qui s’achève.

Deux textes évoquent les films d’Adam Curtis, réalisateur de documentaires produits au sein de la BBC. Célèbre dans le monde anglo-saxon, Curtis demeure méconnu en France et ce qui en est dit ne peut que nous le faire regretter. Signalons aussi une mise en perspective du cinéma de Jean Eustache au prisme de À la recherche du temps perdu, une étude sur Woody Allen, une autre consacré à Barbet Schroeder.

Enfin – on ne peut pas tout citer – avec Unrest, scénario d’un court métrage tourné en 2016, Philippe Grandrieux livre un texte d’une grande force évocatrice et d’une indéniable qualité littéraire. On croirait voir un film.

Jacques Kermabon

 

Raymond Bellour, Dans la compagnie des œuvres (entretien avec Alice Leroy et Gabriel Bortzmeyer), Rouge profond, 2017, 16 euros.

Raymond Bellour, Pensées du cinéma, P.O.L, Trafic, 2017, 32 euros.

Trafic, n° 104, hiver 2017, P.O.L, 17 euros.

 

Photo d’ouverture : La complainte du sentier / Pather panchali, de Satyajit Ray, 1955.