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Livres et revues
20/10/2018

Les stars éternelles du cinéma japonais

Après le succès du coffret “L’âge d’or du cinéma japonais, Carlotta Films publie un volume 2 tout aussi réussi, consacré aux acteurs et actrices japonais.

Nous avions évoqué le premier coffret de L’âge d’or du cinéma japonais, dédié à plus d’une centaine de cinéastes. Son auteur, Pascal-Alex Vincent, s’est, cette fois, associé avec Tomuya Endo, un autre spécialiste du cinéma japonais, pour brosser la carrière d’une trentaine d’acteurs et actrices essentiels de cette même période (1935-1975). En cela, cet ouvrage peut apparaître finalement plus précieux que le premier volume tant les noms des vedettes nipponnes nous sont infiniment moins familiers que ceux des stars américaines, italiennes, anglaises ou espagnoles.

Toshirô Mifune demeure incontestablement le plus célèbre de tous avec ses collaborations avec Akira Kurosawa et sa carrière internationale (Grand prix, 1966, de John Frankenheimer, aux côtés de Yves Montand, Françoise Hardy et James Garner ; Duel dans le Pacifique, 1968, de John Boorman, confronté à Lee Marvin ; Soleil rouge, 1971, de Terence Young, où il traque Alain Delon en compagnie de Charles Bronson et Ursula Andress…). On sait peut-être moins qu’un autre metteur en scène japonais a accompagné Toshirô Mifune tout au long de sa carrière, Hiroshi Inagaki, qui l’a dirigé vingt-deux fois ou que « si l’occident associe immédiatement Toshirô Mifune à l’image iconique de l’invincible samouraï, image construite par Kurosawa et Inagaki, le Japon apprécie également Toshirô Mifune en amoureux transi dans de beaux gendai-geki romantiques ».

Toshirô Mifune et Lee Marvin, Duel dans le pacifique, de John Boorman (1968)

À l’opposé d’un Toshirô Mifune tout en virilité, Eiji Okada a l’image d’un acteur sexy et intelligent. Lui aussi fut une star, que l’occident a découverte dans le rôle de l’amoureux japonais d’Emmanuelle Riva dans Hiroshima mon amour (Alain Resnais, 1959). Son engagement à gauche l’écarte un temps des écrans quand, sous l’occupation américaine, un certain « général MacArthur, chef du commandement suprême des Forces alliées, ordonne l’opération dite de la “purge rouge”, qui touche le milieu du cinéma ». On retrouve Eiji Okada dans plusieurs succès internationaux comme, face à Robert Mitchum, Yakuza, de Sydney Pollack (1974). Il fut aussi un acteur de théâtre et un producteur modérément avisé au point d’enchaîner les films pour épurer les dettes du mal nommé Un milliardaire, de Kon Ichikawa (1954).

La fidélité de Yasujirô Ozu à l’égard de certains acteurs, a imposé des figures comme Chishû Ryû. « Une simple photo de son visage évoquera immédiatement Yasujirô Ozu aux cinéphiles du monde entier. Et pourtant, Ryû est apparu dans près de deux cent films, tout au long d’une carrière qui dura soixante-cinq ans. » Il est ainsi connu au Japon comme un acteur à la nature comique exploité en particulier dans le rôle d’un prêtre grincheux au fil d’une production de la Shôchiku déclinée en quarante-neuf longs métrages très populaires de 1969 à 1997.

Chishû Ryû, Printemps tardifs, de Yasujirô Ozu (1949)

On lit aussi avec beaucoup d’intérêt le portrait de Setsuko Hara, dont le sourire énigmatique plane aussi sur le cinéma d’Ozu. Cette star affichait une vie simple, « consacrée actrice préférée des Japonais », elle semblait avoir un intérêt limité pour le cinéma et s’est retirée de cette activité, en pleine gloire, à l’âge de 43 ans.

Raizô Ichikawa eut un destin encore plus fulgurant. Formé au théâtre kabuki, il se révèle au cinéma dans Le héros sacrilège (Kenji Mizoguchi, 1955). Sa performance de bègue dans Le pavillon d’or (Kon Ichikawa, 1958), unanimement saluée, installe sa renommée. Vedette de nombreux films, dont des œuvres remarquables signées Kasuo Mori (Samouraï, Vendetta, 1959) ou Kenji Misumi (Le combat de Kyôshirô Nemuri, 1964, ou, la même année, Le sabre, d’après Yukio Mishima) l’idole à la « beauté ombrageuse », atteint d’un cancer, disparaît à l’âge de trente-sept.

L’abondance des photos permet de connecter nos souvenirs des films en les reliant avec ces noms qui ne nous sont pas familiers et des trajectoires dont nous ignorons à peu près tout. Si on reconnaît Machiko Kyo, on ne mesure pas qu’elle a tourné pour tous les cinéastes de première catégorie de la Daiei, dont Kon Ichikawa dans Le trou (1957), une comédie policière où le cinéaste la filme « sur un air de rumba, en jupe crayon, cheveux longs et boucles d’oreille, et c’est une vamp italienne qui apparaît sous nos yeux ! » et que son apparition dans le cinéma japonais des années 1950 eut le même impact que Martine Carol puis Brigitte Bardot en France. Naruse (Frère et sœur, 1952), Mizoguchi (entre autres pour La rue de la honte, 1956) font aussi appel à elle, mais aussi Ozu (Herbes flottantes, 1959) ; « sa dispute sous la pluie avec Ganjirô Nakamura reste un des plus beaux moments de l’œuvre tardive d’Ozu ».

On découvre aussi Isuku Yamada, l’actrice la plus célèbre des années 1930, « une des plus fortes personnalités du cinéma japonais » ou Hibari Misora, la star du cinéma musical japonais, parmi tant d’autres découvertes propre à encore mieux nous familiariser avec cette importante cinématographie.

L’ouvrage inclut 4 DVD de films en versions restaurées dont Quand une femme monte l’escalier, de Mikio Naruse (inédit en DVD) et un documentaire de Stevan Okazak, Mifune : le dernier des samouraïs, nourri de nombreux témoignages. Deux classiques complètent cet ensemble : Le goût du saké, de Yasujirô Ozu, dont on ne se lasse pas, et Aveux, théories, actrices, un essai formaliste et une réflexion sur le métier d’actrice de Kijû Yoshida, qui s’imposait dans cet ensemble.

Rapidement épuisé, le premier coffret avait été réédité en 2018, mais sans les DVD. C’est tout le mal qu’on souhaite à ce volume 2. Ce serait amplement mérité.

Jacques Kermabon

Tomuya Endo, Pascal-Alex Vincent, L’Âge d’or du cinéma japonais – Volume II (avec 4 DVD : Quand une femme monte l’escalier, de Mikio Naruse, Le goût du saké, de Yasujirô Ozu, Aveux, théories, actrices, de Kijû Yoshida, Mifune : le dernier des samouraïs, de Stevan Okazak), Carlotta Films, 2018, 60 euros, une exclusivité FNAC.

Machiko Kyo

 

Isuku Yamada, L’épée Bijomaru, de Kenji Mizoguchi (1944)

 

Raizô Ichikawa, Le héros sacrilège, de Kenji Mizoguchi (1955)

 

Setsuko Hara, Crépuscule à Tokyo, de Yasujirô Ozu (1957)