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Livres et revues
25/06/2018

Le cinéma des surréalistes

Dans la lignée d’un Ado Kirou, Alain Joubert épingle 172 œuvres cinématographiques où résonne, à l’image du surréalisme, le désir de révolutionner l’entendement humain.

« Quand j’avais “l’âge du cinéma” […], je ne commençais pas par consulter le programme de la semaine pour savoir quel film avait la chance d’être le meilleur et pas davantage je ne m’informais de l’heure à laquelle tel film commençait. Je m’entendais très spécialement avec Jacques Vaché pour n’apprécier rien tant que l’irruption dans une salle où l’on donnait ce que l’on donnait, où l’on en était n’importe où et d’où nous descendions à la première approche d’ennui – de satiété – pour nous porter précipitamment vers une autre salle où nous nous comportions de même… Je n’ai jamais rien connu de plus magnétisant : il va sans dire que le plus souvent nous quittions nos fauteuils sans même savoir le titre du film, qui ne nous importait d’aucune manière. L’important est qu'on sortait de là “chargé” pour quelques jours. » Ces propos d’André Breton disent assez bien le rapport que pouvaient entretenir les surréalistes avec le septième art, leur propension à préférer le cinéma populaire, sans vraiment prendre au sérieux ce mode d’expression dont leur mouvement aurait pu s’emparer au même titre que la peinture, la photographie ou la poésie.

Cela n’a pas empêché nombre d’études sur les rapports entre surréalisme et cinéma comme les travaux d’Alain et Odette Virmaux ou le livre fondateur d’Ado Kyrou (Le surréalisme au cinéma, première édition en 1963), membre du groupe surréaliste, qui avance, dès les premières lignes, que « le cinéma est d’essence surréaliste » et poursuit en distinguant, dans l’histoire du septième art, les œuvres dont les inspirations ou l’expression les rendent dignes de l’esprit de ce mouvement.

Faut-il préciser que, dans ce cadre, Luis Buñuel occupe une place de choix, adoubé par le groupe dès Un chien andalou (1929) et auteur du seul « film surréaliste par excellence », L’âge d’or (1930). La formule est d’Alain Joubert et son livre, Le cinéma des surréalistes, s’inscrit, actualisé à quelques productions récentes, dans les pas d’Ado Kyrou. Lui-même a connu André Breton et, en vieux grognard, décerne des labels et lance de anathèmes. Fidèle à l’orthodoxie surréaliste, qui avait fait de Jean Cocteau une de leurs têtes de Turc, Joubert avance d’emblée qu’il n’y aura dans son ouvrage aucun film de David Lynch, « ce réalisateur relevant à [ses] yeux du maniérisme à la Cocteau ». Ailleurs il s’énerve contre Éric Rohmer « metteur en scène de “sitcoms” plus que surfaits, au conservatisme bêtifiant et à la morale chrétienne la plus rance », coupable d’avoir dénigré L’amour fou, le roman de Breton à l’occasion d’un article consacré à Cela s’appelle l’aurore.

Chacun des chapitres du livre (un titre de Buñuel dans chaque chapitre) aborde une quinzaine de films regroupés sous la bannière d’un motif surréaliste auquel Joubert les rattache et est introduit par un collage de Pierre-André Sauvageot, lequel joue, au gré de sa fantaisie, des rapprochements induits par les choix de l’auteur : Lola Montès et Les enfants du Paradis enrôlés sous la houlette de la passion ; Loulou (Pabst), Pandora, L’Atalante comme relevant de l’amour fou ; Nosferatu, La fiancée de Frankenstein, L’année dernière à Marienbad au titre du mythe ; Le corps et le fouet, L’ange bleu car ces œuvres entremêlent Éros et Thanatos…

Les films sont résumés, reliés au thème auquel ils sont raccordés et balisés de quelques formules laudatrices. Peu d’analyses en revanche ; on ne saura pas grand-chose des particularités d’Alice, de Jan Svankmajer, évoqué sous l’étiquette « merveilleux » avec des considérations qui, pour l’essentiel, visent autant le conte de Lewis Carroll. L’adaptation du même récit par Norman Z. McLeod, qui figure à la rubrique « nonsense », a droit à un traitement un peu plus développé.

Le premier intérêt de cette « mise à jour » d’une labellisation surréaliste de films est qu’elle ne se contente pas de reprendre le credo (l’incontournable Peter Ibbetson, signalé par Breton comme « un film prodigieux, triomphe de la pensée surréaliste » y figure bien sûr), mais épingle quelques œuvres plus récentes : La grande bouffe (Marco Ferreri), Real (Kiyoshi Kurosawa), Le cuisinier, le voleur, sa femme et son amant (Peter Greenaway), Dead Man (Jim Jarmusch), Réalité (Quentin Dupieux)…

L’autre mérite du livre est, outre de raviver bien des souvenirs, de permettre, à chacun selon ses connaissances, d’opérer des découvertes. Ainsi, sommes-nous impatients d’avoir l’occasion de voir des productions comme Cutter’s Way (Ivan Passer), Malombra (Mario Soldati), Moment perdus (Martin Gabel), Clara de Montargis (Henri Decoin) ou La route parallèle (Ferdinand Khittl), qui nous avaient jusqu’alors échappé.

Les courts métrages ne sont pas en reste avec, entre autres, les films de Jean Painlevé et cette première partie de programme qui marqua durablement l’auteur, au hasard d’un jour de 1952 au cinéma Lord Byron : L’invention du monde, de Michel Zimbacca et Jean-Louis Bédouin, avec un texte de Benjamin Péret.

La dernière partie de l’ouvrage comporte des textes de différents registres : des gros plans autour de réalisateurs (John Huston, Josef von Sternberg, Jacques Tourneur, Michelangelo Antonioni) et même un scénario inédit, adapté de trois contes du même Alain Joubert. On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même. Un jour, peut-être, un film en émanera. Surréaliste, comme il se doit.

Jacques Kermabon

Alain Joubert, Le cinéma des surréalistes, Maurice Nadeau/La Cinémathèque de Toulouse, 2018, 35 euros.

 

Collage de Pierre-André Sauvageot, chapitre « amour ».

 

Collage de Pierre-André Sauvageot, chapitre « onirisme ».