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Livres et revues
30/01/2019

La parole (rare) de Dudok de Wit

Président du jury des courts métrages au festival Premiers plans d'Angers cette semaine, ce grand cinéaste d'animation contemporain fait aussi l'objet d'un livre d'entretien publié tout récemment par Capricci.

Il n'est pas fréquent qu’un livre entier soit consacré à un cinéaste n’ayant qu’un seul long métrage à son actif. C’est pourtant désormais le cas pour Michael Dudok de Wit, réalisateur de La tortue rouge, dont nous sommes bien placés, à Bref, pour savoir combien ses courts métrages – Le moine et le poisson (photo ci-dessous), puis Père et fille – justifiaient, déjà, pareille entreprise.

La tortue rouge ayant aussi la particularité d’être le premier film présent dans les trois dispositifs nationaux d’éducation à l’image (École, Collèges et Lycéens au cinéma), ainsi qu’au programme du bac cinéma 2019, il y avait finalement plein de bonnes raisons – tant pour les auteurs que pour un éditeur dont on ne soulignera jamais assez l’exigence – de revenir sur le plus beau film de ces dernières années avec le principal intéressé.

Le livre, mené par Xavier Kawa-Topor et Ilan Nguyên, s’articule en deux parties distinctes. D’abord un long entretien abordant les années de formation, puis les films selon leur ordre chronologique ; ensuite des approches plus thématiques, nourries elles aussi par les propos nuancés et précis de Dudok de Wit.

L’entretien, richement illustré, verse peu dans l’exégèse et se concentre essentiellement sur l’aspect technique, sur les différentes étapes de la fabrication de ses films que Dudok de Wit explique avec pédagogie et générosité, rappelant à chaque instant combien un film d’animation est le fruit de rencontres, de collaborations, de la réunion de talents multiples. Aux courts conçus en quasi-autonomie – et sur lesquels les auteurs ont le bon goût de s’attarder (ils ont raison puisque c’est grâce à Père et fille (photo ci-dessous) qu’Isao Takahata proposa à Dudok de Wit de réaliser un long métrage sous l’égide du Studio Ghibli) – s’oppose la lourdeur d’un long métrage qu’il mit des années à mener à ton terme.

Mais comme s’il en avait trop parlé à la sortie du film, la collaboration avec Ghibli n’est guère détaillée dans les pages de l’entretien, comme si Michael Dudok de Wit souhaitait aujourd’hui rééquilibrer les choses, rappeler à quel point la société Prima Linea et ses animateurs fut, en France, la véritable cheville ouvrière du projet. Il y revient plus loin, pourtant, quand les auteurs le questionnent sur son goût pour la culture japonaise ou au gré d’une fine réflexion sur la spiritualité et son rapport aux religions.

On sait par ailleurs comme La tortue rouge conserva, après la projection, certains de ses mystères, comme le film demeure ouvert aux interprétations, comme il fit parler, s’interroger, tant les plus jeunes spectateurs que les plus expérimentés. Cette universalité mystérieuse et sensuelle est la caractéristique principale que l’on retient du film aujourd’hui. Le livre, pourtant, nous apprend qu’il n’en fut pas toujours ainsi, Dudok de Wit détaillant de façon très transparente les tâtonnements, les différentes pistes narratives envisagées (avec sa coscénariste Pascale Ferran notamment), la littéralité de certaines séquences abandonnées, les différentes fins aussi. Il fut même un temps question que le film soit dialogué, moins elliptique, chose difficile à croire face à l’épure du film achevé…

Enfin, ces entretiens ont le mérite d’arriver plusieurs années après La tortue rouge (photo ci-dessous) et permettent ainsi de revenir sur la réception du film tout en envisageant la suite. Conservant le goût de la forme courte, à laquelle il sait qu’il retournera sans doute, Dudok de Wit a la lucidité de reconnaître à quel point La tortue rouge fut une aventure littéralement extraordinaire, une opportunité inédite, dont il ne retrouvera peut-être jamais les conditions. Se dessine, en creux, le portrait d’un sexagénaire serein, épris des beautés et des joies d’une vie simple, avouant trouver au moment où il parle autant de plaisir créatif dans la confection d’un meuble de jardin pour le compost que dans la réalisation d’un film.

Se considérant plutôt comme un conteur que comme un animateur, Dudok de Wit s’interroge sur la suite de sa carrière, sans que l’on sente pour autant que cela constitue une pression tant il considère – tout comme nous, finalement – La tortue rouge comme un achèvement, le point où il entendait arriver lorsqu’il entreprit ce projet.

Loin de l’image de l’artiste insatisfait, il apparaît serein, mesurant sa chance, savourant le chemin parcouru, jusqu’à ce que d’autres envies, d’autres impérieux besoins peut-être s’imposent. Il met d’ailleurs précisément le doigt sur la nécessité, pour lui, de raconter ses propres histoires. Les projets qu’on lui proposa après La tortue rouge – des adaptations – ne se concrétisèrent pas, ne résistèrent pas à l’épreuve du temps et de son désir. Il s’agissait de projets pour lesquels Dudok de Wit ne put se départir (comme pour Le petit prince par exemple) du sentiment que la transposition de l’œuvre littéraire en film d’animation enlèverait quelque chose de crucial au matériau d’origine.

Parmi ces projets, celui auquel il a réfléchi le plus apparaît à la lecture tel une évidence de film que l’on n’aurait oser rêver : lorsqu’en 2015, l’auteur de mangas Jiro Taniguchi découvrit à Angoulême quelques images de La tortue rouge, lui qui connaissait déjà ses courts métrages déclara que seul Michael Dudok de Wit saurait adapter L’homme qui marche, l’une de ses œuvres emblématiques. Mais le temps de la lecture n’est pas le même que celui, imposé, de la projection, explique Dudok de Wit, et l’œuvre déambulatoire de Taniguchi n’aurait pu qu’y perdre selon lui.

Rêveur, on referme alors le livre sur cette promesse d’une œuvre qui, par-delà les pages et les crayons, ne verra sans doute jamais le jour. Tout en gardant à l’esprit ces quelques mots du cinéaste : “Peut-être qu’un jour une porte s’ouvrira dans mon esprit, une perspective merveilleuse qui me permettra de penser que cela peut fonctionner”…

Stéphane Kahn


Michael Dudok de Wit : le cinéma d'animation sensible
, entretien avec Xavier Kawa-Topor et Ilan NGuyên, Capricci, 176 pages, 22 euros.
Paru le 17 janvier 2019.