Revenir aux actus
Festivals
01/06/2019

Retour sur la Quinzaine 2019, épisode 2 (sur le programme 1...)

Dernier épisode de notre compte-rendu en feuilleton des séances de courts métrages du dernier Festival de Cannes, à travers le second volet de la sélection proposée par la Quinzaine.

Quatre films étaient réunis dans le premier volet des programmes de courts concoctés par le nouveau comité de cette Quinzaine des réalisateurs 2019. Une sélection assez éclectique formellement, où la pellicule 16 mm côtoie une installation proche de l'art contemporain et un conte de fées moderne truffé de séquences d'animation. Quatre petites perles que l'on a vues traversées et réunies par le fil rouge du corps, des corps de femmes même : charnels, tenaces, lucratifs, réifiés, libres ou de pierre – plongés dans les décors malades de notre temps, vulnérables aux matraques de la police ou aux abysses de la métaphysique, mais tenus debout par la puissance de leur désir.

Ariane Labed ouvrait le bal avec Olla (photo ci-dessous), première réalisation d'une carrière jusqu'à présent dédiée au jeu – chef-mécanicienne sur le cargo de Lucie Borleteau dans Fidelio, l'odyssée d'Alice, plus récemment apparue dans Ad Vitam, série de Thomas Cailley diffusée sur Arte, et à plusieurs reprises dans la filmo de Yorgos Lanthimos. Son Olla est une jeune femme immigrée d'Europe de l'Est. Peau d'albâtre, chevelure de feu et combi rouge en plexi, elle atterrit dans le quartier résidentiel grisâtre d'une petite-ville-française-de-province pour partager le quotidien d'un mari malingre et d'une belle-mère paralytique. On étouffe avec elle dans les intérieurs aux relents de naphtaline, soigneusement composés et cadrés, de ce foyer d'adoption empreint de malaise. Elle ne se laisse pas épingler, elle y danse, s'y masturbe. Ses talons résonnent sur le bitume et son corps court-vêtu détonne sur le grain brumeux du 16 mm qui capte les fadeurs de la cité. À coups de quelques passes avec les gamins du quartier, elle s'extirpera de ce petit monde et le plantera là, enveloppée dans sa doudoune mauve comme dans un parachute.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Suivait l'héroïne de Morgan Simon, dont était montré Plaisir fantôme (photo ci-dessous). Issu de la section scénario de la Fémis, le cinéaste est l'auteur de trois courts et du premier long Compte tes blessures, multiprimé et sorti en salles en 2017. Son film nous convie sur les rives du porno, guidés par le regard d'une femme, Anna Polina, comédienne X à la ville, qui campe ici le personnage de Jeanne, maman d'une petite fille de 9 ans. Des moments infusés de complicité dépeignent cette relation mère-fille ; sur un tournage, entre deux scènes, Jeanne distille des paroles bienveillantes, quasi maternelles, à des collègues légèrement plus jeunes (dont Sarah-Megan Allouch, vue précédemment dans des courts de Yann Gonzalez ou de Caroline Poggi et Jonathan Vinel). Au moment de tourner, elle se place, pro, dans le décor où plusieurs hommes nus la rejoignent. Son esprit s'évade, absorbé par un fantasme : comme dans une méditation ultimement réussie, elle quitte son corps pour rejoindre un jeu non moins charnel mais d'un pays innocent : une baignade en mer avec sa petite fille, où les rires se mêlent à la chaleur du soleil et la fraîcheur de l'eau.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On passe au duo, plus sombre, de Je te tiens – car le petit jeu de la barbichette se joue à deux – de l'Espagnol Sergio Caballero, artiste conceptuel et plasticien dont c'est là le quatrième court. Il installe deux comédiennes dans une voiture ; l'espace-temps du trajet est propice à la conversation. La Madrilène Angela Molina – grande figure du cinéma ibérique dont la carrière est émaillée de grands noms, de Buñuel à Almodóvar, Lina Wertmüller ou encore Alain Tanner – est la mère, passagère ; sa fille, tout en conduisant, lui confie ses pulsions de suicide. S'ensuit un échange très beckettien entre ces deux femmes vêtues de noir. On pense aux sorcières de Michelet ou Mona Chollet tandis que le véhicule circule dans une installation placée dans un hangar, dont le montage, désireux de défaire l'illusion, dévoile toutes les coulisses. De grands travellings font défiler aux fenêtres, en surimpression, un décor de forêts obscures, façon maquettes, telles ces courses-poursuites hitchcockiennes et leurs paysages ajoutés en post-production aux fenêtres des voitures, effets spéciaux d'un temps révolu, auxquels on ne croit plus mais que l'on regarde avec tendresse.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Enfin, Les extraordinaires mésaventures de la jeune fille de pierre, de Gabriel Abrantes (photo de bandeau), co-auteur de Diamantino, passé par le Fresnoy, nous emmène au Louvre pour une promenade nocturne, magique, à l'heure où, comme dans Le roi et l'oiseau ou Casse-noisette, les sculptures s'animent. Inspiré d'un récit d'Andersen intitulé “Le sapin”, ce conte animé, plein de détails ludiques – adorable hippopotame égyptien en faïence bleue – est une friandise moins légère qu'il n'y paraît. Notre intrépide jeune fille de pierre suit son désir impérieux de se frotter au monde des humains et fuit vers les rues du Paris d'aujourd'hui. Elle se joint à un groupe de militants, harangués par Virgil Vernier présent ici en caméo amical, et gagnée à son discours sur l'injustice sociale, enfile un gilet jaune. C'est clopin-clopant qu'elle rejoindra son socle, victime d'une grenade policière qui a arraché sa jambe de pierre. On sent la caméra de Gabriel Abrantes jubiler de lier les couloirs du Louvre à la rue, bel élan qui convoque la fantaisie pour conter la violence du présent.

Cloé Tralci

À lire aussi :
L'autre programme de courts métrages de la Quinzaine des réalisateurs 2019.
La compétition courts métrages officielle du Festival de Cannes 2019.

Ce programme sera diffusé à Paris, dans le cadre de la reprise intégrale de la section au Forum des images, le dimanche 9 juin à 17h30.