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En salles
13/11/2019

Sur la route de Ladj Ly

Le long métrage événement “Les misérables” débarque enfin sur les écrans français le 20 novembre, six mois après sa présentation triomphale en compétition sur la Croisette.

Reparti de Cannes en mai dernier avec le Prix du jury (ex-aequo avec Bacurau de Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles), Les Misérables poursuit un tour du monde des festivals et représente la France dans la course à l’Oscar 2020 du film en langue étrangère, dont les cinq finalistes seront annoncés le 13 janvier prochain, en vue de la cérémonie du 10 février.



Une consécration immédiate pour le réalisateur, dont ce n’est que le premier long métrage. En tout cas à part entière et en solo. Il a participé activement à la création du documentaire À voix haute, la force de la parole, produit et diffusé par France 2, également sorti en salles il y a deux ans, et sur lequel il est crédité comme coréalisateur, en renfort de Stéphane de Freitas. Une œuvre qui suivait le concours d’éloquence d’étudiants au sein du département de la Seine-Saint-Denis. L’art de la parole et du brio par l’oralité, qui trouve aussi sa place avec Les Misérables, tant le bagout et l’affrontement par les mots nourrissent son écriture.



 

 

 

 

 

 

 


Autodidacte, le cinéaste est arrivé à la mise en scène via les rencontres et l’amitié. Kim Chapiron d’abord, futur réalisateur lui aussi, rencontré au centre de loisirs de Montfermeil durant leur enfance commune. Puis l’association Kourtrajmé, fondée en 1994 par ce dernier, Romain Gavras et Toumani Sangaré. Ladj tiendra des petits rôles dans leurs créations : Sheitan du premier ; Notre jour viendra et Le monde est à toi du second ; la récente série télé Sakho & Mangane du troisième. Encouragé par ce groupe et son esprit, hors des sentiers battus des écoles et des cursus officiels, Ladj met la main à la pâte et apprend sur le tas. Il se paie sa première caméra numérique à dix-sept ans. La force du réel et des événements qui se déroulent autour de lui guident son regard. Témoin des émeutes de 2005, il se met à filmer de l’intérieur, sur le mode documentaire, pour déjouer les visions médiatiques. Naît ainsi 365 jours à Clichy-Montfermeil (2007), sur les pas de son vécu durant lesdits événements, que suivra 365 jours au Mali (2014), sur les traces de l’actualité, au gré des rencontres, dans le pays de ses racines familiales. Les deux échappent aux commandes et seront diffusés gratuitement sur internet. De l’art de la démocratie directe.



Ce terreau saisi sur le vif va nourrir son désir de fiction. Ce regard sur le collectif, le groupe, la jeunesse, devient le matériau vivace du court métrage Les Misérables, qu’il coécrit avec son copain Alexis Manenti, acteur impliqué lui aussi dans Kourtrajmé. Ensemble ils donnent jour au trio Pento-Chris-Gwada. Trois jeunes flics de la brigade anticriminalité (BAC) de Montfermeil. Un bleu fraîchement débarqué et deux habitués. Manenti incarne l’impulsif raciste Chris ; Djebril Zonga, l’enfant de la cité Gwada ; et Damien Bronnard, le bleu « Pento », prénommé Laurent dans le court, Stéphane dans le long. Une association de trois tempéraments, de trois voix, de trois corps, devant et derrière la caméra, dont la chimie prend à l’écran. Un quart d’heure sous haute tension, qui prend le pouls d’une France peu représentée dans la fiction. 

Encouragé et validé par l’accueil du court, qui décroche le Prix Canal+ au Festival de Clermont-Ferrand 2017 et une nomination au César du court métrage 2018, en parallèle de la nomination au César du meilleur documentaire d’À voix hauteLy et Manenti repartent en écriture d’un long métrage, en prolongeant le scénario.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Titre, intrigue, lieux, personnages, ton, restent les mêmes. Un prologue est rajouté, rejouant la liesse extatique de la victoire des Bleus lors de la Coupe du monde de football 2018, comme ciment commun qui va bien vite voler en éclats. Rajoutées aussi, avant l’immersion dans la cité des Bosquets, une mise en place dans le commissariat, et une commissaire, incarnée par Jeanne Balibar, alors en tournage local de son propre film Merveilles à Montfermeil (sortie prévue le 8 janvier 2020). La bavure par balles qui déclenche les hostilités est déplacée des mains de Pento à celles de Gwada, complexifiant le rapport au lien même des êtres aux lieux. La présence des enfants s’épaissit, avec une masse de gosses qui prend progressivement sa revanche, anarchique et déchaînée, face aux grands frères. Le background familial du trio est également creusé, apportant du relief à leur représentation. Au final, l’esprit est intact. Mais la force de frappe décuplée. Ladj Ly est dans la place.



Olivier Pélisson

À voir :

- Les Misérables, le court métrage : disponible sur Brefcinema à partir du vendredi 15 novembre 2019.

- Une interview du trio d'acteurs du film : Alexis Manenti, Damien Bonnard et Djebril Zonga.