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En salles
10/02/2019

Antoine Raimbault du court au long

Au cinéma cette semaine, “Une intime conviction” amène Antoine Raimbault à poursuivre, après “Vos violences”, dans le registre du film judiciaire.

Il est rare qu’un pont soit jeté aussi directement entre le dernier court métrage d’un réalisateur avant son premier long et celui-ci. Dans Vos violences, en 2013, Antoine Raimbault mettait en scène un avocat joué par Éric Dupond-Moretti ; avec Une intime conviction, il fait du célèbre magistrat son personnage principal. Sous son nom, mais joué par Olivier Gourmet… Le comédien wallon a la stature et le coffre pour tenir un tel rôle, sachant que Dupond-Moretti, quoiqu’on puisse penser de son omniprésence médiatique et de cette construction d’une vraie figure de fiction qu’il a entreprise, s’affirmait comme un interprète crédible dans le court métrage récompensé par ailleurs en festivals à Contis, Lille, Villeurbanne, Aÿ ou Liège.

Il y était question de culpabilité et de doute(s), de la valeur des preuves et de la subjectivité qui interfère lorsqu’on se retrouve lié à une affaire judiciaire, d’un coup hors de toute neutralité. Des enjeux éthiques sur notre système et sur les rapports police/justice forcément d’actualité, à l’heure des débats plus ou moins pertinents sur la nature même de notre démocratie, de l’indépendance des juges et de la séparation des pouvoirs. 

Vos violences apparaissait surtout comme un objet de cinéma tranchant, sinon explosif, commençant par un plan-séquence dans l’habitacle d’une voiture, celle de l’avocat, où un trajet routinier était bouleversé par un soudain vol à la tire, viaune vitre cassée et l’arrachage de la tablette de la fille adolescente du conducteur. La chanson de Barbara donnant son titre au film, alors entendue de façon diégétique en étant diffusée sur l’autoradio, donnait ensuite son sens à l’épisode, une jeune suspecte étant interpellée par la police avec des expédients plongeant l’avocat dans une certaine confusion. Était-elle vraiment la coupable du délit, le menait-elle en bateau, devait-il accepter de l’identifier sans preuve suffisante pour lui et, de ce fait, boucher son avenir ? Le film se révélait passionnant dans les méandres de ce qu’il provoquait, assez brutalement, dans l’esprit de ce professionnel aguerri et s’appuyait sur une mise en scène affûtée pour assoir sa narration. Il révélait aussi une jeune comédienne inconnue, récompensée au Festival de Clermont-Ferrand en 2014 pour son interprétation de la jeune délinquante présumée : Nina Mélo. Sa logorrhée pour se défendre face à l’avocat et s’indigner des violences subies est de fait assez inoubliable.

Le contraste est en outre saisissant avec le personnage taiseux incarné par Laurent Lucas dans Une intime conviction, accusé de la disparition mystérieuse de sa femme et jugé en appel, dix ans après un premier procès ayant abouti à une relaxe. Cette deuxième phase de l’“affaire Viguier” est retracée méticuleusement par le réalisateur, mais le choix d’inventer un personnage de fiction se passionnant jusqu’à l’obsession pour les audiences phagocyte le film et finit par brouiller sa fluidité.

Cette femme résolue à apporter la preuve de l’innocence du suspect – jouée par Marina Foïs – défie vite toute vraisemblance psychologique, choisissant de quitter son job et oubliant de s’occuper son jeune garçon pour accomplir la mission, quasi sacrée, qu’elle s’est peu à peu fixée. C’est une limite dont ne se défait jamais un projet de “film de procès” pourtant mené avec un certain souffle. Celui d’un avocat refusant les compromis, indifférent à ses (nombreux) détracteurs et, disons-le, plutôt imbu de lui-même. Une figure cinématographique assez fascinante, donc, qui aurait sans doute dû constituer le vrai point nodal du film.

Christophe Chauville


Filmographie courts métrages d'Antoine Raimbault

24/24 (coréalisé avec Bertrand Éluerd, 2001, 11 min)
Good Dog (2002, 7 min)
Vos violences (2013, 17 min)