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01/05/2019

“68, mon père et les clous” : tout ce qu'il nous reste de la révolution

À ne pas rater en cette semaine du 1er mai, cette chronique documentaire permet à un fils de dresser un portrait de son père et d'évoquer de façon peu commune, par la bande, la génération rebelle de Mai 68.

Insolite proposition que ce documentaire familial qui accède aux salles de cinéma un an pile après la célébration du cinquantenaire de Mai 68. Déjà, Samuel Bigiaoui, son réalisateur, ne fait aucunement partie du sérail : pas de courts métrages, ni d’autres docus au préalable, et pas même d’études de cinéma. Ce spécimen est en effet architecte et enseignant en mathématiques... Touche-à-tout passionné, il a suivi une formation d’acteur – chez Blanche Salant – avant de prendre la caméra. Pour filmer, et filmer... pas n’importe qui ! Son père, Jean, soixante-huitard actif, jadis militant à la Gauche prolétarienne et qui, quand tout le monde finit de comprendre que de grand soir il n’y aurait point, prit la gérance d’un magasin de bricolage dans le Ve arrondissement de Paris, centre névralgique des barricades et des manifs du joli mois de mai.

L’établissement, baptisé Bricomonge, est devenu un “spot” incontournable du quartier, à deux pas de la Mutualité, un lieu de sociabilité locale autant qu’un bric-à-brac pour bricoleurs du dimanche ou des autres jours... Là, Jean est devenu patron, en un ironique paradoxe, et a justement tenu à garder durant des décennies ses employés, comme de vrais camarades ; il a aussi fait crédit et s’est fait parfois rouler dans la farine, tout en donnant à cette activité commerciale une dimension sous-jacente politique et presque philosophique. Mais voilà, dans les années 2010, une telle échoppe de proximité est devenue comme une anomalie dans le paysage, on a beau vouloir faire durer, il est devenu impossible de continuer, le rideau est en passe de tomber et tout doit disparaître...

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dans 68, mon père et les clous, Samuel Bigiaoui suit donc les dernières semaines de l’entreprise d’une vie, celle qu’un rêveur a tenté de construire, faute d’avoir pu faire aboutir un monde nouveau. Le fils filme son père et l’interroge sur ses engagements d’autrefois, en l’irritant parfois, mais toujours avec tendresse, d’autant que tout un petit peuple se greffe à ce projet de cinéma : employés de la boutique et habitués des lieux (mention à une apparition hallucinée de la comédienne hurluberlue Catherine Lachens), anciens militants gauchos ou néo-Parisiens originaires du monde entier...

Le film demeure à 99% à l’intérieur de l’espace de Bricomonge, son arrière-boutique, sa réserve et, surtout, sa caisse ; on n’en sort pas et pourtant jamais le moindre ennui ne point... La rencontre avec celui qui y a tellement cru en évoque d’autres, nous amenant en empathie avec ces philanthropes souvent abusés par les faux-semblants des années 1970, entre trotskisme et maoïsme, mais qui, tout de même, ont influé sur les choses, n’en déplaise aux politiques ou éditorialistes contempteurs de cette charnière de notre histoire contemporaine dont la connaissance s’estompe toujours plus auprès des jeunes générations. Alors, pour paraphraser une cliente apprenant cette fermeture imminente, ô combien métaphorique : “mais qu’est-ce qu’on va faire sans vous, nous ?”

Christophe Chauville

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