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DVD
02/03/2019

Pour bien patienter jusqu’à Cannes...

D’un Festival de Cannes à l’autre... Deux films ayant marqué les sections parallèles de la dernière édition du plus grand festival de cinéma du monde sont sortis récemment en DVD.

Récompensé du Prix de la mise en scène de la section “Un certain regard” – ce qui apparaît absolument légitime –, Donbass de Sergei Loznitsa continue de poser son réalisateur parmi ceux qui comptent au premier chef dans le(s) paysage(s) cinématographique(s) de l’Est de l’Europe. Son film est éminemment politique, ce qu’annonce sans ambages son titre. Il s’articule aussi sur une approche programmatique énoncée ensuite : “Manuel de survie dans le Donbass en 12 leçons”. Soit une série de tableaux reliés par un détail en transition ou un même personnage et qui peuvent apparaître comme autant de courts métrages, un mot qu’on préfère évidemment à celui de sketches.

Le ton est souvent caustique et le regard intelligemment acéré pour cerner les contours de cette guerre absurde et volontiers barbare qui a embrasé la région, opposant les russophones fidèles à Moscou et les partisans de Kiev, que les premiers désignent systématiquement comme des “fascistes”. Tout peut déraper en un instant, un prisonnier se voir lynché en pleine rue ou un véhicule individuel être réquisitionné manu militari par des milices toutes puissantes. Certains séquences sont mises en scène avec brio, convoquant des plans-séquences de haut vol, ou plus prosaïquement, plongeant par exemple dans des caves où se terrent comme des rats des civils, sans eau, électricité ou chauffage. On pense parfois au Kusturica de la grande époque, quoique en moins baroque, et Loznitsa manie le symbole de manière différente que dans Une femme douce, mais en faisant toujours mouche pour proposer une vision critique de cette crise sur laquelle plane l’ombre de la “vision” géopolitique de Poutine et que partagent ses affidés jusque chez nous.

Très différent, naturellement, mais tout aussi stimulant apparaît Leave No Trace de Debra Granik, sélectionné à la Quinzaine des réalisateurs en 2018 et qui entraîne cette fois à l’Ouest, à l’autre bout du continent américain, entre Oregon et État de Washington. La réalisatrice de Winter’s Bone, figure du cinéma indépendant, y excelle à nouveau à filmer l’Amérique profonde et surtout ses exclus et laissés pour compte, à savoir un père et sa fille ayant fait le choix de vivre en SDF dans les froides entrailles d’un parc naturel aussi humide que feuillu, dans des conditions extrêmes, surtout pour une jeune fille de quinze ans. Le choix d’une telle existence par un père rappelle certains motifs buissonniers rencontrés dans d’autres films, comme le Captain Fantastic de Matt Ross (lui aussi montré à Cannes, à Un certain regard, en 2016), et semble répondre à des convictions anticapitalistes ultimes. Dans le film, le contraste est saisissant entre le cadre atemporel de la forêt et un centre commercial où il faut bien se rendre pour aller chercher de quoi se nourrir ou un peu de matériel de base. Et quand un accident contraint le duo à revenir à la civilisation, avec l’intervention des services sociaux, l’impérative nécessité de travailler et de trouver un toit, donc une vie présumée plus “normale”, comment un Robinson volontairement échoué dans les bois peut-il réagir et s’adapter, jusque dans sa façon de penser et de se comporter ?

La question du rapport à la communauté est abordée sous un angle passionnant et le film y répond avec beaucoup de nuances et de finesse, d’autant que c’est un rapport père/fille qui en médiatise les enjeux. Tom aime son père et le place sur un piédestal, mais son âge l’amène vers d’autres sensations, qui génèrent de possibles aspirations peu compatibles avec l’irascible défiance de celui qui a, finalement, choisi pour elle ce mode de vie pour le moins spartiate. La performance de Ben Foster en la matière rappelle au passage la haute stature de cet acteur pourtant toujours trop méconnu. C’est aussi grâce à lui que Leave No Trace laisse justement une empreinte.

Christophe Chauville



Donbass
de Sergei Loznitsa, DVD, Pyramide Vidéo, 19,99 euros.
Disponible depuis le 5 février 2019.

Leave No Trace de Debra Granik, DVD ou Blu-ray, Condor Entertainment, 19,99 euros.
Disponible depuis le 26 février 2019.