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DVD
02/08/2018

“Méditerranée” de Jean-Daniel Pollet

Un livre-DVD permet de redécouvrir le chef-d’œuvre inaltérable de Jean-Daniel Pollet dans tout son éclat originel.

Contre toute attente, une fois de plus, l’envoûtement du film a opéré. Il est vrai aussi qu’il y avait longtemps qu’on n’avait pu l’apprécier à sa juste valeur. Restauré, numérisé, on en redécouvre l’éclat de l’orange, le rouge du sang du taureau, le gris métal de la mer. Et l’enchaînement toujours aussi mystérieux des plans, le texte stimulant de Philippe Sollers : “Rien n’est fermé, dans ce glissement sourd, on est dans son reflux. Les pièces du jeu sont reprises, elles seront relancées, autres et les mêmes, de la même façon et différemment.”

Pour l’avoir vu souvent, on croit connaître Méditerranée, alors même qu’on sait parfaitement, comme l’écrit Yannick Haenel mieux que nous pourrions le dire dans un des textes de ce livre-DVD, “qu’on peut voir et revoir à l’infini [ce chef-d’œuvre], sans que rien en lui ne vieillisse, ne se ternisse, sans que sa parole – impérieuse, sombre, initiatique, et gorgée d’immenses lueurs solaires – ne nous donne jamais l’impression qu’on l’a déjà entendue. Au contraire, à chaque vision, Méditerranée nous transmet du neuf, nous prodigue des étincelles d’inconnu, comme si le temps qui l’habitait ne cessait de se déplier, comme si l’on ne pouvait qu’oublier à chaque fois l’événement qu’on nous fait partager.”

Faut-il le rappeler, Méditerranée, construit à partir d’images glanées au fil d’un voyage, s’avance comme un film en train de se faire à partir de l’ordonnancement énigmatique d’un nombre limité de plans récurrents : des fils barbelés, des ruines, une table d’opération, une jeune femme inanimée qu’on emmène à cette table, une corrida, la mer, une jeune femme qui se boutonne… Ces motifs sont confrontés les uns aux autres dans un ordre à la fois rigoureux et ne délivrant jamais une logique qu’on devine souterraine, qu’on peut soupçonner cryptée, qu’on qualifie par commodité de “poétique” et dont le “commentaire”, non explicatif, aux accents “métaphysiques”, comme le qualifie Sollers lui-même dans l’entretien qui figure en bonus, multiplie les incertitudes. On peut tenter de rationaliser cet apparent chaos, y voir une jeune femme au bord de la mort et qu’on va opérer. Les plans qui s’entrechoquent seraient alors des images mentales, des réminiscences d’une conscience dans le coma. Peut-être même, la jeune femme meurt-elle sur la table d’opération. Il est sans doute plus fécond de faire notre miel de tous ces “peut-être” et d’accueillir le pouvoir hypnotique de ces images qui se répètent, de ces travellings sur des objets inanimés comme des blocs d’espace-temps à la dérive qui font en sorte que chaque spectateur refait le film à chacune de ses visions. “Voici des plans lisses et ronds abandonnés sur l’écran comme un galet sur le rivage… », « Voici des morceaux de temps lancés par la centrifugeuse universelle, écriront respectivement Jean-Luc Godard et Pascal Bonitzer parmi les nombreux commentaires inspirés par Méditerranée. Pour autant, à l’encontre de Noël Burch qui avancera que les plans du film sont interchangeables, Pollet tiendra à affirmer que le montage aura pris des mois avant de trouver sa forme définitive. Dans l’entretien, Sollers parle d’une logique mathématique. L’équilibre du film ne doit rien au hasard, mais tout à une véritable cohérence interne.

Pour les amoureux de Méditerranée autant que pour ceux qui voudraient le découvrir et le revoir régulièrement, ce livre-DVD s’avère donc indispensable.

Jacques Kermabon

Jean-Daniel Pollet, Méditerranée / Bassae, livre-DVD (version originale française avec sous-titres anglais et espagnols), textes de Yannick Haenel et Dominique Païni, ainsi que celui de Philippe Sollers, La Traverse éditions, 2018, 25 euros.