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Cahier critique
02/09/2018

“Salam” de Souad El Bouhati

La 43e cérémonie des César nous donne l'occasion de revenir sur ce court métrage récompensé en 2001.

Couronné par de nombreux prix à Clermont-Ferrand, Salam a révélé une réalisatrice, Souad El Bouhati, qui a su, pour son premier film, éviter les écueils inhérents à un sujet délicat à manier. Car la problématique qui est au cœur de Salam ne faisait pas forcément un film de cinéma et aurait tout aussi bien pu faire l'objet d'un sujet dans un magazine de société. Heureusement, Souad El Bouhati, forte de son expérience personnelle (elle a effectivement travaillé dans des foyers de travailleurs) a su éviter les travers du film à thèse en s'attachant plus à ses personnages principaux qu'à son beau sujet piégé. Avec chaleur et une sincérité indiscutable, Salam suit donc Ali l'espace de ses derniers jours en France. Travailleur immigré, il vit, depuis son arrivée, dans un foyer qu'il n'a jamais quitté. Mais aujourd'hui, malgré les liens qui l'unissent à ses amis, il a choisi de rentrer finir sa vie au bled, chez lui.

Le premier plan du film suit le trajet d'un cercueil que l'on embarque dans un avion. La caméra opère un panoramique jusqu'à notre héros et son ami Mohamed venus faire leurs derniers adieux à un proche qui va être enterré dans son pays. L'avion s'élève dans le ciel, en oblique, tandis que les silhouettes des deux hommes, en contre-jour, verticales, restent vissées au sol, comme rivées à cette terre qui les a accueillis et qu'il n'est peut-être plus si simple de quitter. Cette présence de la mort, qui ouvre le film, amène une forme de nécessité dans la trajectoire d'Ali. À quoi bon mourir en France, sur une terre qui n'est pas la sienne? Ali ne veut pas rentrer “chez lui” les pieds devant. Ainsi a-t-il décidé de repartir vers ce Maroc que, selon Mohamed, il idéalise. C'est sa volonté, son destin peut-être. En posant le moment de la décision, du choix, en amont du récit, la réalisatrice contourne avec intelligence un pathos qui n'apparaît que dans la très belle scène où Ali fait ses adieux à Mohamed. Si on lui apprend qu'il doit quitter le foyer au début du film (ce qui dramatise le récit en précipitant le moment de son départ), on peut en effet imaginer que la décision d'Ali, mûrement réfléchie, était prise depuis longtemps. Ce qui paraît intéresser le plus la réalisatrice ce n'est donc pas tant la question du “partira/partira pas” que les préparatifs de ce départ, cet abandon progressif et librement consenti de ce (ceux) qu'il aimait en France. Car pour Ali cette décision signifie aussi une deuxième rupture dans une vie déjà marquée par l'exil et le déracinement. Ces chaussures qu'il offrait chaque année à la fille de son meilleur ami et qu'elle conserve religieusement balisent les années de sa présence en France et offrent une belle illustration du temps qui a passé et des liens que son départ va dénouer.

Dans cette chambre miteuse et anonyme qu'il avait embellie de sa présence, Ali était quand même chez lui. Tout au long du film, l'attitude du personnage principal oscillera ainsi entre incertitude et exaltation (la scène cathartique où, à quelques jours du départ, il improvise une danse orientale fédérant ses compagnons de foyer au rythme de “Ya Rayah”), entre un désir tenace de retrouver ses racines, la terre de ses jeunes années, et des percées de doute quand, la nuit venue, le pas lourd, fatigué par une vie de labeur, Ali arpente lentement les couloirs du foyer. Car, au seuil d'une nouvelle aventure, Ali doit encore trouver la force de faire le deuil de ses habitudes, de la vie communautaire, de l'entraide et des querelles qui faisaient le quotidien d'un lieu dans lequel il avait naturellement trouvé une place de choix. C'est pourquoi la dernière séquence clôt le film sur une tonalité mélancolique. Dans la lumière du petit matin, sa valise à la main, c'est comme si Ali repartait à zéro. Dans un moment en suspens, on le voit regarder indécis une enseigne indiquant “Chambres à louer”. Le vieil homme aura­t-il le courage, la force de réaliser son rêve de retour ? Rien n'est moins sûr, nous suggère discrètement ce plan fugace qui teinte d'incertitude une belle fin ouverte.

Stéphane Kahn

Article paru dans Bref n°45 (2000).

Réalisation et scénario : Souad EI Bouhati. Image : Olivier Chambon. Son : Éric Rophe et Jean-Guy Veran. Montage : Josyane Zardoya. Interprétation : Benaïssa Ahaouari, Mohamed Damraoui, Fela Zellag, Yao Konan, Abd el Kader et Daniel lsoppo. Production : Movimento Production.