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Cahier critique
12/04/2018

“Lupus” de Carlos Gómez Salamanca

Un homme, une meute de chiens et Bogota. Un fait divers glaçant passé au crible de l'animation.

Inspiré par un fait divers survenu à Bogota en 2011, Lupus est un court métrage d'animation foisonnant dont la forme hybride – mêlant stop motion et peinture animée – traduit la complexité d'une société colombienne en mutation. Ici, semble nous suggérer le film, une pseudo-modernité libérale adossée à un progrès architectural fantasmé imagine croître sans encombres sur un terreau de sauvagerie que l'on ne saurait domestiquer et que 600 000 chiens errants (une réalité dont le film nous apprend l'existence) viennent ici symboliser.

Lupus part de l'assassinat d'un vigile par une meute de chiens sur un chantier d'immeubles en construction, puis déroule a posteriori symptômes et causes du drame en faisant s'entrechoquer, dans un montage alterné relié par les interférences du signal télévisuel, différents régimes d'informations et d'images : de la modélisation architecturale semi-publicitaire en 3D aux extraits d'actualités en passant par le film animalier à connotation scientifique. Car, bel et bien, Lupus raccorde cet événement funeste à une volonté politique de densification urbaine autant qu'à la nature primitive de meurtriers livrés à eux-mêmes (abandonnés, retournant à l’état sauvage et défendant chèrement leur territoire). Meurtriers qu'il rattache explicitement à leur ancêtre : le loup, l’animal non domestiqué, celui qui donne son titre au film.

Aux chromos séduisants de la ville en développement (maquettes dont la mise en lumières, en sons et en musique – très publicitaire – ajoute au clinquant d'une conception de l’urbanisation à courte vue, peu ancrée), s'opposent donc de fascinantes images de loups empruntant, elles, plutôt au processus de la peinture animée et ajoutant, outre la beauté des plans de canidés courant en majesté, textures et profondeur à ces “ancêtres” d'un monde d'avant la ville, ce refoulé que les autorités souhaiteraient oublier, mais que les meutes errantes viennent raviver.

Ajoutés au tableau de cette ville dont la perpétuelle modernisation est gangrénée par son inconscient, quelques plans lointains du vigile dans sa guérite (comme captés par une caméra de surveillance), victime désignée, figurée en quelques traits crayeux, bien moins organiques, bien moins détaillés que les figurations iconiques de loups peints de couleurs chaudes qui s’avéreront être les vrais maîtres du territoire. Comme si ce vigile, personnage à l'emploi précaire était déjà potentiellement effaçable, martyr dispensable d'une urbanisation anarchique à laquelle il faut bien sacrifier quelques victimes expiatoires (il n'était d'ailleurs, nous apprendront les actualités, qu'un remplaçant, de passage sur ce chantier, cela qui, justement, fit que les chiens ne le reconnurent pas et s'attaquèrent à lui).

Derrière le rutilant film d'animation gronde donc une colère, une menace de putréfaction rongeant une ville à la croissance aberrante dont les apparats trompeurs ne parviennent plus, dans l'épilogue destructeur, à cacher sur quoi, contre quoi, elle se bâtit : une pauvreté accrue dont la conséquence, ici comme ailleurs, aura été la mort d'un homme. Une mort de fait divers, une de plus, parmi tant d'autres…

Stéphane Kahn


Réalisation et scénario : Carlos Gómez Salamanca. Image : Simon Filliot. Son : Enrique Egurrola Zuleta et François Macé. Montage : Carlos et Juan Pablo Gómez Salamanca. Musique : Carlos Arturo Ramirez et Pierre Oberkampf. Animation : Carlos Gómez Salamanca, Gilles Coirier et Fabienne Collet. Production : Ikki Films / Nocroma / JPL Films.