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Cahier critique
25/09/2018

“La convention de Genève” de Benoit Martin

Une comédie chorale bien emmenée par une bande de lycéens qui expérimentent la solidarité et le vivre-ensemble.

Un conflit, deux camps, des dignités mises en jeu : La convention de Genève n’a cependant pas fini de vous surprendre. Tissé de premiers béguins et de volonté d’en découdre, de courage comme de couardise, le court métrage de Benoît Martin investit les contrastes de l’adolescence pour dépeindre ce qui pourrait bien être l’attente de bus la plus atypique du cinéma.

Jusqu’alors demeuré l’un de ces instants triviaux du quotidien dont la parenthèse vite oubliée n’est qu’une transition nécessaire pour accéder à un ailleurs plus désirable, l’attente du bus conquiert ici ses lettres de noblesse et devient rapidement le théâtre où menacent de s’enflammer des passions vengeresses.

Le décor et la mise en scène, efficaces et épurés, esquissent en quelques plans les tensions majeures : une dette d’argent, l’absence de l’incriminé et le déséquilibre des forces confèrent à l’intrigue un accent quelque peu beckettien – influence qui se confirmera d’une manière insoupçonnée dans les dernières minutes – où l’horizon apparaît aussi sombre qu’inéluctable. Le montage interdit ainsi toute ambiguïté quant à un possible retournement de la situation en distillant les personnages avec discernement : aux deux amies discutant à l’arrêt de bus s’ajoute d’abord un jeune homme, casque sur les oreilles, puis un second qui vient les saluer ; le contrechamp qui leur succède, par la dizaine d’individus qu’il regroupe, nous apparaît alors inévitablement menaçant devant la disparité des forces, et le concours surprise de Rodrigue, ajout dérisoire, fait davantage sourire plutôt qu’il n’inverse la tendance. Toutes proportions gardées, cet étalement dans le temps de l’arrivée des protagonistes peut évoquer, par la similarité des procédés mis en place, la scène des corbeaux du film d’Hitchcock où l’accumulation progressive est aussi un motif rythmique et narratif.

Cependant, tandis que Les oiseaux puisent du côté du thriller, la légèreté comique de La convention de Genève appelle à la transgression ; et la tension de l’inéluctable, à peine installée, est destinée à être déconstruite au fil des rebondissements. Or quelle période plus propice aux mutations soudaines que l’adolescence ? Aussi créatifs que changeants, les protagonistes s’ingénient à déjouer les conséquences inévitables, avec emphase et excès ; ils réclament le respect de la convention de Genève lors d’un règlement de compte sauvage, tentent la fuite ou se dédisent pour y échapper. Par des reports successifs, l’intrigue change de forme, la confrontation se fait poursuite et la résolution s’avère inattendue. Parce qu’ils sont entre l’enfance et l’âge adulte, rivalité et responsabilité s’emmêlent et se confondent dans un deus ex machina savoureux.

Le spectacle annoncé n’aura donc pas lieu ; des poings aux pains au chocolat, pourtant, existe-t-il catharsis plus efficiente que cette attente de bus ?

Claire Hamon

Réalisation et scénario : Benoît Martin. Image : Noé Bach. Montage : Clémence Diard. Son : Agathe Poche, Olivier Pelletier et  Frédéric Théry. Musique originale : Aron Ottignon. Décors : Victor Duchamp. Interprétation : Azzedine Bouabba, Soumaye Bocoum, Jhoe-My Derilus, Andrew Kamande, Alison Valence, Titouan Labbé, Yannis Amouroux, Zola Junior Nzuzi, Mohamed Seddiki et Adil Dehbi. Production : Année Zéro.