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Cahier critique
09/02/2018

"Killing Klaus Kinski" de Spiros Stathoulopoulos

Klaus Kinski et Werner Herzog, ennemis intimes.

Enroulé sur lui-même, tapi dans l’ombre d’une jungle où résonnent d’inquiétants cris d’oiseaux, un serpent menace. Lentement, l’image coulisse le long d’un parcours qui dévoile progressivement ses indices à la manière d’un rébus. Un bûcheron démarre sa tronçonneuse, le serpent entre-temps progresse, mais le vol d’un papillon nous détourne vers un second bûcheron autour duquel la caméra pivote. Et c’est pratiquement hors champ que la morsure annoncée se produit, comme si une force magnétique nous maintenait à distance de ce que l’on s’attendait à voir. 

C’est un pays inachevé, qui est toujours préhistorique. Seuls les dinosaures manquent ici. Il y a comme une malédiction qui pèse sur tout le paysage. Et quiconque s’y enfonce trop profondément reçoit sa part de la malédiction.” Mixés à une ambiance sonore captivante, ces mots de Herzog tirés du making of1 de Fitzcarraldo en disent autant sur son épuisement que sur l’envoûtement d’une jungle qui transforme peu à peu l’aventure péruvienne en une quête quasi mystique. Fitzcarraldo fait ainsi partie de ces films maudits, comme Apocalypse Now ou Sorcerer, qui lorsqu’on les regarde nous racontent deux histoires, le récit fictionnel et le récit de leur propre tournage. 

Par un plan-séquence vertigineux, Killing Klaus Kinski revisite un mythe de l’histoire du film lorsque dans la partie la plus difficile du tournage, hanté par des pensées de décrépitude, de chaos et de déliquescence, le cinéaste a fantasmé le meurtre de son acteur principal. Borné par l’automutilation du bûcheron d’un côté et les vociférations hystériques de Klaus Kinski de l’autre, le film enchevêtre événements réels, vision subjective et anecdotes légendaires dans un continuum hypnotique et sensoriel ouvrant à une nouvelle interprétation qui prend la forme d’un exorcisme.

On pourrait voir dans cet enchâssement des régimes de l’image et dans la résolution uchronique du rébus un simple pied de nez ou un jeu formaliste. Mais, loin d’en dissoudre l’énigme, Spiros Stathoulopoulos, dont la première réalisation PVC-1 consistait déjà en une prise unique de 84 minutes, en prolonge au contraire la portée fascinante. Après l’abandon de Mick Jagger, le rapatriement en urgence de Jason Robards, les conditions météo épouvantables, l’occupation du plateau par les Indiens, Fitzcarraldo aurait-il aussi survécu à la mort de Klaus Kinski ? Voilà peut-être où se loge la réelle malédiction du film : il existe bien mais, comme tout film maudit, il ne cessera jamais de se mesurer à celui qu’il aurait pu être.

Olivier Payage

1. Le passionnant documentaire Burden of Dreams de Les Blank (1982) sur le tournage du film, dont est aussi extraite la voix hurlante de Klaus Kinski.

Article paru dans Bref n°122, 2017.

Réalisation : Spiros Stathoulopoulos. Scénario : Spiros Stathoulopoulos et Asimakis Alfa Pagidas. Image : David Curto. Son : Andres Quintero. Interprétation : David Ortiz, Juan Camilo Amaris, Joseph Wager, Ramio et Placido Mendoza, Luis Antonio Ariza, Jorge Elieser Muñoz et Walter Saxer. Production : Candelaria Films (Colombie).