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03/10/2019

Jean-François Laguionie et ses mondes imaginaires

Sorti dans les salles cette semaine sur l'initiative de L'Agence du court métrage, le programme “Les mondes imaginaires de Jean-François Laguionie” réunit en version restaurée et numérisée 7 courts métrages de ce grand maître de l'animation.

En 1978, La traversée de l’Atlantique à la rame est distingué de la Palme d’or du court métrage au Festival de Cannes et cette prestigieuse récompense est bientôt rejointe, au début de l’année suivante, par le César du meilleur court métrage d’animation. Une consécration qui lance Jean-François Laguionie vers la perspective de s’atteler enfin, cette fois à la tête d’une équipe élargie, à la fabrication de son premier long métrage, Gwen et le livre de sable, qui sortira en 1984.

Ce double succès couronne aussi, comme pour mieux la clore, une période d’une quinzaine d’années, créative et faste, où le cinéaste a enchaîné la réalisation de neuf œuvres courtes, en comptant Plage privée et Hélène ou le malentendu, toutes deux en prises de vue réelles et datant de 1971-1972. Le dernier a disparu et la majeure partie de cette “période” – comme on le dit usuellement de la carrière d’un peintre – est dédiée à l’animation, à travers sept segments et autant de joyaux enfin réunis au sein de ce programme bien nommé : Les mondes imaginaires de Jean-François Laguionie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


La traversée de l'Atlantique à la voile

Pour permettre à cet imaginaire, riche et dénué de frontières, de s’envoler, il n’y avait de toute évidence pas de meilleur ancrage que Les Films Paul Grimault, écrin où furent menés à bien, au fil des années 1960, La demoiselle et le violoncellisteL’arche de Noé et Une bombe au hasard. Dans l’ombre tutélaire de l’auteur du Petit soldat, le jeune artiste – pas encore trentenaire – déploie ses premières fééries, plongeant une jolie pêcheuse de crevettes et un musicien qu’elle a spontanément séduit dans les profondeurs marines, en jouant sur les couleurs bleutées de la surface déchaînée et les rouges des fonds sableux peuplés de crabes de différentes tailles. Lorsque le couple refait surface, c’est sur une plage bondée qu’il tombe, évoquant celles d’Eugène Boudin, typique de la Belle-Époque. Et ce coup d’essai enchanteur, inspiré d’un théâtre d’ombres animant des marionnettes, valut sans attendre à son auteur le Grand prix du Festival d’Annecy (en 1965).

 

 

 

 

 

 

À gauche : Une bombe au hasard / À droite : L'arche de Noé.

D’autres eaux menacent de monter dans L’arche de Noé, dont la grâce du graphisme – dès la découverte du décor tout en reliefs – n’empêche pas une certaine inquiétude de pointer, sinon une atmosphère d’Apocalypse. Et l’ermite bâtisseur kidnappe littéralement la jeune alpiniste qu’il entraîne à l’intérieur de sa messianique embarcation. On aperçoit dans le film une pendule sans aiguille, citation possible de l’onirique scène d’ouverture des Fraises sauvages d’Ingmar Bergman : c’est que le temps et son écoulement inéluctable sont fondamentaux dans le paysage mental de Laguionie.

Un demi-siècle s’écoule ainsi sur la barque des époux Akenbury ayant entrepris de traverser l’Atlantique et… toute une vie à deux – jusqu’à un dénouement macabre, forcément. Dans L’acteur, au théâtre de l’Ambigu, ce sont les stigmates de la vieillesse, rides creusant le visage dans le miroir, que le comédien camoufle derrière son maquillage, vaine tentative de l’humanité pour lutter contre les outrages promis par l’horloge universelle… Et que dire de la vieille femme encapuchonnée venant, dans Le masque du Diable, défier Lucifer lui-même pour accéder aux secrets de la jouvence éternelle, quitte à tricher de façon éhontée ? Les apparences sont toujours trompeuses, nous rappelle ce conte évoquant les traditions médiévales, avec folle sarabande et pacte “méphistophélien”. L’Homme est presque systématiquement condamné à perdre face au merveilleux, à la nature, à l’irrationnel. Sur cette âpre terre où il pille les épaves, le dénommé Potr’ disparaîtra en même temps que la créature dont il est tombé amoureux, cette “fille des eaux” issue d’un conte celte, mais qui perpétue aussi un antique héritage homérique.

 

 

 

 

 

 

À gauche : Le masque du Diable / À droite : L'acteur.

Les mythologies se frottent harmonieusement aux croisements de ces “mondes imaginaires”, à l’image de ce gigantesque Titanic coulant à pic à portée de rame du couple voyageur de La traversée… Il faut d’ailleurs à Jonathan et Adélaïde empêcher manu militari les hommes à la mer d’investir leur refuge, leur survie est à ce prix... Impitoyable monde où l’argent et la cupidité engendrent anarchie et violence, ce qu’entérine finalement avec un œil caustique et aux notes d’une “Toccata” de Bach, Une bombe au hasard, contemporain des bouleversements de l’après-68.

Souvent inspiré par ses propres songes, le “rêveur éveillé”, comme le qualifie un portrait documentaire produit en 2015, est aussi un visionnaire. Donc un artiste majeur.

Christophe Chauville
 


À voir aussi :

- Plage privée de Jean-François Laguionie, en ligne sur Brefcinema.

À lire aussi :

- 3 questions à Jean-François Laguionie.

- La critique de La traversée de l'Atlantique à la rame.

Photo de bandeau : La demoiselle et le violoncelliste.